
La controverse autour du « fait colonial ».
Éditions du croquant, août 2006, 221 pages, 18.50€.
Le Parlement et la mémoire de l’OAS
Entre clientélisme et conviction
La parfaite congruence des propos des députés UMP rend manifeste la “manœuvre électoraliste” [1] qui est au principe du projet de réhabilitation de la mémoire politique des « Français d’Algérie ». Il s’agit en effet très probablement, dans l’esprit des élus, de s’assurer de la maîtrise partisane d’un ensemble de soutiens politiques en se faisant les relais de revendications d’associations de « rapatriés » ou de « harkis » actives dans leurs circonscriptions. Du moins cette hypothèse a-t-elle le mérite de rendre compte d’une partie non négligeable de leurs activités de démarchage de soutiens.
Ainsi Christian Kert a-t-il participé, les 25 et 26 septembre 2004, à l’assemblée générale de l’Association nationale des Français d’Afrique du Nord, d’outre-mer et de leurs amis (ANFANOMA). Or, l’ANFANOMA s’est à plusieurs reprises signalée par son activisme mémoriel. Son président, William Bennejean, a par exemple écrit en juin 2001 au sénateur-maire UMP de Toulon, Hubert Falco, pour lui demander de ne pas donner suite au projet visant à débaptiser le carrefour « général Salan ». Ce carrefour avait été inauguré le 4 mars 2001 à l’initiative de la municipalité FN de Toulon. À la demande de la section locale de la Ligue des droits de l’homme, il a finalement été rebaptisé « carrefour colonel Salan » en juin 2005. M. Kert a également pris part à la célébration, le 22 octobre 2005, du quarantième anniversaire de l’érection du mémorial national des Français d’Algérie et rapatriés d’outre-mer, au cimetière Saint-Pierre d’Aix-enProvence [2].
La liste des personnalités auditionnées par M. Kert à l’occasion de la préparation de son rapport est aussi révélatrice de l’importance politique alors accordée par le législateur aux associations de « rapatriés ». Y figurent en effet la majorité des présidents et/ou des fondateurs des associations de défense des intérêts de la « communauté pied-noire » française et des « harkis » — en leur qualité de membres soit du Haut conseil des rapatriés (HCR), soit du Comité de liaison des associations nationales de rapatriés (CLAN-R). L’orientation mémorielle, et donc politique, de certaines de ces associations ressort de leur nom même (Comité du souvenir français, Association mémoire de la France d’outre-mer, Association mémoire d’Afrique du Nord, Association des disparus, Centre de documentation historique sur l’Algérie, Généalogie Algérie Maroc Tunisie). Ces associations ont développé, depuis plusieurs décennies déjà, des politiques locales de commémoration — organisant des « journées du souvenir », des fêtes, et même des pèlerinages pour mettre en scène une vision irénique de la vie en Algérie coloniale [3].
Le statut d’« historien » accordé à Maurice Faivre dans la liste des personnalités auditionnées par M. Kert ne laisse pas non plus de surprendre. Car le général Faivre, ancien officier en Algérie, avait fait montre de tout sauf d’impartialité scientifique lorsqu’il avait commis en 2000 — pour le compte du Cercle pour la défense des combattants d’Afrique française du Nord — un ouvrage posant en conclusion que « l’armée a rempli son rôle en Algérie » et qu’ainsi « les Français peuvent reconnaître que les appelés, les soldats de métier et les fidèles harkis ont combattu avec courage et opiniâtreté pour instaurer la démocratie en Algérie [4] ». La contribution de M. Faivre au Livre blanc de l’armée française en Algérie concernait en outre « les crimes contre l’humanité du FLN [5] ». Il est ainsi d’autant plus déroutant, étant donné l’apparente qualité militante des propos de M. Faivre – attestée par ses liens avec un Cercle qui se donne pour vocation première de « s’opposer aux calomnies à l’encontre de l’armée française dans son action en Afrique du Nord [6] » – que M. Kert n’ait pas jugé utile de faire témoigner à sa suite d’authentiques historiens de métier, susceptibles de restituer l’arrière-plan idéologique des interprétations avancées.
Les initiatives commémoratives provocatrices de l’une au moins des associations entendues par M. Kert ont, en outre, provoqué un vif débat public [7]. C’est en effet l’Association amicale pour la défense des intérêts moraux et matériels des anciens détenus politiques de l’Algérie française (ADIMAD) [8] – dont M. Kert a auditionné l’un des membres du bureau, M. Philippe de Massey – qui a inauguré le 6 juillet 2005, dans l’enceinte du cimetière de Marignane, une stèle dédiée à la mémoire des figures historiques de l’OAS : Roger Degueldre, dirigeant des « commandos Delta » de l’OAS à Alger, Albert Dovecar et Claude Piegts – membres du commando qui a assassiné le commissaire central d’Alger Roger Gavoury en 1961 –, et Jean-Marie Bastien-Thiry, organisateur des attentats manqués contre le général De Gaulle à Pont-de-Seine et au Petit Clamart. Cette inauguration a provoqué de nombreuses réactions : la Ligue des droits de l’homme et le MRAP s’en sont indignés par voie de communiqués, tandis que le sénateur PS du Tarn Jean-Marc Pastor a déposé une question écrite à l’attention du ministre de l’Intérieur pour lui demander « ses intentions afin que cessent ces initiatives ailleurs en France, dont le caractère illégitime et antirépublicain n’a pas échappé au ministre délégué aux Anciens combattants [9] ».
Cette « stèle OAS » de Marignane est une réplique fidèle de celle inaugurée le 5 juillet 2003 dans le cimetière Haut Vernet de Perpignan en présence de Jean-Marc Pujol, premier adjoint au sénateur-maire UMP Jean- Paul Alduy [10]. Les deux stèles représentent un fusillé en train de s’écrouler, ligoté à un poteau. Celle de Marignane porte, sur son socle, la mention « Aux combattants tombés pour que vive l’Algérie française » et, sur le côté droit, trois dates en lettres d’or correspondant aux exécutions des fusillés de l’OAS [11]. Le jour de son inauguration, plusieurs « caciques du Front national » — notamment Marie-France Stirbois, Bernard Antony, Roger Holeindre et Stéphane Durbec — se tenaient au premier rang de la foule de près d’un millier de personnes venues assister à l’événement [12]. Fondée en 1966 par six détenus de la prison de la Santé condamnés pour leur participation aux actions de l’OAS [13], enregistrée en 1967 comme association loi 1901, l’ADIMAD a bénéficié à ses origines de l’assentiment du général Salan. Elle ne fait aucun mystère de son objectif de réhabilitation du « juste combat de l’Algérie française », verse fréquemment dans la diatribe contre « l’anti-France » gaullo-communiste et célèbre, sur son site Internet, à la rubrique « Joies », la mort de ses « ennemis » (les dirigeants du FLN, les membres du « réseau Jeanson », les officiers chargés de l’élimination des réseaux de l’OAS au sein de l’armée).
L’OAS
L’Organisation armée secrète (OAS) est créée à Madrid en janvier 1961 par le général Raoul Salan et les meneurs des « barricades » de 1960, Pierre Lagaillarde et Jean-Jacques Susini, alors recherchés. L’OAS, qui se donne pour objectif la préservation de « l’Algérie française » et le châtiment des « traîtres » gaullistes, devient active sur le sol algérien à la suite de l’échec du putsch des généraux. « Constellation d’éléments violents se réclamant d’elle sans en être forcément maîtrisés [14] », l’OAS possède aussi une branche métropolitaine, placée sous la direction du capitaine P. Sergent et du lieutenant 1.-M. Curutchet.
De 1961 à 1963, l’OAS commandite plusieurs séries de plasticages et de meurtres, tant en France qu’en Algérie : attentats à la voiture piégée (25 morts à Oran le 28 février 1962, 62 morts à Alger le 2 mai), tueries (préparateurs en pharmacie le 17 mars, femmes de ménage le 5 mai).
Pour éliminer ses ennemis, l’OAS se dote d’une « branche » spécialisée, baptisée du nom de « commandos Delta » et dirigée par le lieutenant Roger Degueldre, déserteur du 1er REP. C’est à ces « commandos Delta » qu’ont été imputés, parfois par les juges et souvent par les historiens, l’assassinat le 31 mai 1961 du commissaire central d’Alger Roger Gavoury, l’assassinat le 15 mars 1962 de six enseignants des centres sociaux éducatifs créés par l’ethnologue Germaine Tillion, et les 25o meurtres d’Algériens de la première semaine de mai 1962 à Alger. Au total, l’OAS aurait été responsable de 74 morts et de 394 blessés en métropole et de 2 200 morts en Algérie. Elle aurait perpétré près de 13000 plasticages et plus de 2500 attentats individuels.
Perdant rapidement du terrain au plan politique comme policier, l’OAS cesse en deux ans d’exister comme organisation structurée. Mais ses membres se retrouvent dans d’autres mouvements : un « courant fasciste » autour de Jeune Nation, un « courant traditionaliste et contre-révolutionnaire » composé surtout d’ex-militaires et gravitant autour de Jean-Louis Tixier-Vignancour, et enfin un « courant nationaliste » dont la revue Esprit public devient le principal lieu d’expression [15]. L’histoire de l’OAS est désormais largement écrite. On pourra se reporter utilement à Rémi Kauffer, OAS, histoire de la guerre franco-française, Paris, Seuil, 2002, et à Jacques Delarue, L’OAS contre De Gaulle, Paris, Fayard, 1981.
La mémoire de l’OAS et du « juste combat de l’Algérie française » se trouve aujourd’hui encore véhiculée par certaines associations de « rapatriés ». Siégeant au bureau de l’ADIMAD, Philippe de Massey a ainsi été membre actif de l’OAS, tout comme l’actuel président du mouvement, Jean-François Collin. Ce dernier, qui a participé au putsch comme sous-lieutenant des commandos parachutistes, est soupçonné d’avoir été l’instigateur de la tentative d’assassinat d’Yves Le Tac — gaulliste président du Mouvement pour la communauté — sur son lit d’hôpital au Val-de-Grâce en février 1962 [16].
Mais si la plupart des commentateurs médiatiques de l’« affaire de la stèle de Marignane » ont posé de façon explicite la question d’un lien de causalité entre la Loi du 23 février et le regain d’activisme des associations et réseaux de défense de la mémoire de l’OAS, c’est que l’article 13 du texte entrouvre la porte à une politique de réparation financière de l’Etat à l’égard des condamnés amnistiés de l’Organisation [17]. Cet article dispose en effet que :
« peuvent demander le bénéfice d’une indemnisation forfaitaire les personnes de nationalité française ayant fait l’objet, en relation directe avec les événements d’Algérie pendant la période du 31 octobre 1954 au 3 juillet 1962, de condamnations ou de sanctions amnistiées, de mesures administratives d’expulsion, d’internement ou d’assignation à résidence, ayant de ce fait dû cesser leur activité professionnelle ».
Le décret d’application du 26 mai 2005 [18] stipule, en son article 4, que « l’indemnité forfaitaire est attribuée par le ministre en charge des Rapatriés sur proposition d’une commission présidée par un membre du Conseil d’Etat et comprenant : un représentant du ministre de l’Intérieur, un représentant du ministre de la Justice, un représentant du ministre chargé du Budget, un représentant du ministre en charge des Rapatriés, deux représentants des rapatriés désignés par le ministre en charge des Rapatriés ». Le secrétariat de cette commission est assuré par l’ANIFOM (Agence nationale pour l’indemnisation des Français d’outre-mer [19]). Le décret précise, en son article 5, que « la période d’inactivité à prendre en compte débute à la date à laquelle l’intéressé a cessé d’exercer son activité professionnelle en raison de faits qui ont conduit à une condamnation, à une sanction, ou à une mesure administrative d’expulsion, d’internement ou d’assignation à résidence, et prend fin à la date de l’amnistie ou de la levée de la mesure administrative ». L’ambiguïté n’est donc plus de mise : c’est bien la mémoire de « l’Algérie française » (et de sa fraction d’ex-activistes de l’OAS), et non pas seulement celle des "Français d’Algérie", qui se trouve juridiquement réhabilitée par l’Etat [20].
Il faut enfin noter que l’effet de solidarité idéologique entre parlementaires — perceptible à travers la redondance des références aux mêmes personnages et aux mêmes épisodes-clefs de la « mise en valeur » de l’Algérie — n’est aucunement le fruit du hasard des débats. Il existe en effet, à l’Assemblée, un Groupe d’étude sur les rapatriés, comprenant 57 députés (dont 6 PS) et dont les rencontres ont favorisé la formation d’une position commune des parlementaires de l’UMP concernant la Loi du 23 février [21]. Quelle que soit leur couleur politique, les députés membres de ce groupe n’hésitent pas à faire valoir publiquement leurs expériences personnelles du processus de décolonisation pour établir leur qualité à parler au nom des associations de « rapatriés ». Michèle Tabarot (député UMP des Alpes-Maritimes et maire du Cannet), fille de l’un des chefs civils de l’OAS à Oran (Robert Tabarot), évoque par exemple sa « légitime fierté d’avoir oeuvré, quarante ans après, à la réhabilitation de la mémoire française en Algérie ». Kléber Mesquida, député PS de l’Hérault, mentionne pour sa part le traumatisme qu’il a vécu à l’âge de neuf ans lorsque la ferme de ses grands-parents a été « attaquée au petit matin par des hommes du FLN ». Le député UMP (ex DL) de l’Yonne, Jean-Pierre Soisson — ancien sous-lieutenant commandant d’une « harka » (unité de supplétifs en Algérie) — rappelle, pour justifier son vote, qu’« en 1962, [ses] hommes ont été massacrés, égorgés, retrouvés le plus souvent avec leurs parties génitales dans la bouche [22] ». Lors des débats de juin 2004, M. Soisson avait tenu, ayant appris la mort du colonel Antoine Argoud (ex-membre actif de l’OAS) sous les ordres duquel il avait servi, à « avoir une pensée pour le très grand soldat qu’il fut [23] ».
Il s’agit donc, pour ces députés, de parler d’une histoire qu’ils considèrent comme la leur. On voit alors jouer, dans le processus de politisation du débat sur le "fait colonial", un "effet biographique", ou plus précisément un usage politique de la ressource de témoignage, qui rend possible et facilite le courtage parlementaire des demandes des associations de « harkis » et de « rapatriés ». Certes, l’argument de l’identité de condition entre le député et les membres de tel ou tel segment de son électorat supposé est un lieu commun du discours politique. Cependant, l’effet de génération est ici déterminant : pour la première fois depuis la fin de la guerre d’Algérie, des enfants de membres actifs de l’OAS siègent à l’Assemblée.
Michèle et Robert Tabarot
L’engagement anti-FLN précoce de Robert Tabarot, dit « Rocher », à Oran est souvent salué sur les sites de défense de la mémoire de l’OAS. D’après un texte du Cercle algérianiste, c’est en janvier 1960 que R. Tabarot, né en 1928, « ancien boxeur et neveu du fondateur d’Oran Républicain », a créé, avec une poignée d’amis issus de « quartiers populaires », un « comité de vigilance » anti-FLN — alors que le général Jouhaud, épaulé par le lieutenant de vaisseau Pierre Guillaume, ne prend véritablement le commandement de l’OAS dans l’Oranais qu’en août 1961 [24]. R. Tabarot dirige aujourd’hui la Fédération des maisons du pied-noir et de ses amis.
Sa fille Michèle est née en octobre 1962 à Alicante (Espagne). Diplômée de la faculté de droit de Nice, elle est secrétaire nationale de Démocratie libérale depuis 1997, secrétaire départementale de l’UMP pour les Alpes-Maritimes depuis 2002 et secrétaire-générale adjointe en charge des débats de société de l’UMP depuis 2004. Maire du Cannet (Côte d’Azur) depuis 1995, elle est aussi membre de l’Observatoire de la parité et porte-parole de l’association Demain la parité. Tout au long des débats autour de l’article 4 de la Loi du 23 février, elle se pose en défenseur de la mémoire bafouée des « Français d’Algérie ».