dictionnaire des racismes, de l’exclusion et des discriminations, sous la direction d’Esther Benbassa


article de la rubrique racisme, antisémitisme
date de publication : mardi 13 avril 2010


L’idée de l’Autre, étranger, objet de peur et de rejet est aussi vieille que l’humanité. Multiples sont donc ses figures : Autre religieux (Infidèle ou hérétique), Autre racial (non-blanc pour les « Blancs », « Blanc » pour les non-blancs), Autre de genre (femmes pour les hommes), Autre homosexuel, Autre jeune, âgé, handicapé, pauvre, immigré, « marginal »… tous sont susceptibles de devenir objets de racisme et de discriminations.

Ce livre, écrit par une quarantaine de spécialistes sous la direction d’Esther Benbassa [1], présente et analyse les préjugés racistes et les pratiques discriminatoires des origines à nos jours, dans notre pays et dans le monde, sans oublier ni esquiver les combats du passé et les questions de l’actualité.


Sous la direction d’Esther Benbassa
Dictionnaire des racismes, de l’exclusion et des discriminations
Larousse, coll. "A présent", avril 2010, 727 pages, 28 €.

Partie I : les grandes questions : la France est-elle une société post-coloniale ? Existe-t-il une guerre des mémoires entre victimes ? Quelle éducation contre le racisme ? En quoi les diktats portant sur le corps et l’apparence sont-ils source de discriminations ? etc.

Partie II : les temps forts de la chronologie invitent à la traversée d’un pan sombre de l’histoire des hommes et des femmes, mais évoque aussi ceux qui ont combattu le racisme et les discriminations.

Partie III : 300 articles du dictionnaire, d’Antiracisme à Zoos humains, en passant par Bible, Colonisation, Esclavage, Génocides, Malcolm X, Nouvelles discriminations, Préjugés racistes, Totalitarismes… + bibliographie thématisée et index des noms propres.

« Combattre l’ignorance »

un entretien avec Esther Benbassa
Nouvel Observateur, 25 mars 2010

  • A qui s’adresse ce dictionnaire ?

Nous avons veillé à ce que ses notices soient suffisamment simples pour être accessibles au plus grand nombre. Aux jeunes, notamment, qui s’informent sur internet et n’y trouvent souvent qu’une information partiale, glanée dans des sites très orientés. Nous avons fait le tri, digéré une énorme bibliographie et apporté une présentation équilibrée des questions des racismes et des discriminations.

  • Dans quel but ?

Contrairement aux Etats-Unis où de tels dictionnaires existent depuis longtemps, il n’y en avait pas en France. C’est comme si, ici, nous ne voulions pas voir la réalité des discriminations. Regardez : la Cité de l’Histoire de l’Immigration est très peu visitée. Nous nous considérons encore trop souvent comme « le » pays des droits de l’homme, par définition antiraciste et tolérant. Cette posture empêche de regarder en face la question des exclusions : racisme, mais aussi antisémitisme, discriminations faites aux femmes, aux homosexuels, aux pauvres, aux handicapés, aux personnes de forte corpulence...

  • Est-ce une réponse à ce que vous appelez vous-même la « guerre des mémoires » ?

La juxtaposition des différentes discriminations permet de prendre de la distance. On constate que les mêmes logiques sont souvent à l’oeuvre, tant dans les exclusions que dans les revendications de droits de ces groupes. Aujourd’hui, alors que l’islam est au centre des débats en Europe, il n’est pas inutile de montrer qu’il y a d’autres questions, d’autres discriminations. Nous voulions également parler des cultures des opprimés. Pour montrer qu’ils ne sont pas uniquement des victimes mais que leurs souffrances ont produit de la culture. Tout le débat sur l’identité nationale a révélé la grande ignorance des Français les uns par rapport aux autres. Il est temps, et c’est le seul message militant de ce livre, de combattre l’ignorance, cette plaie qui engendre le racisme et la démagogie.

(Propos recueillis par Isabelle Monnin)

Ci-dessous, un choix de deux notices – Gay Pride, et Terminologie raciste et xénophobe – telles qu’elles se présentent dans le dictionnaire (avec les * et les renvois en fin de notice).

Gay Pride /marche des fiertés lesbiennes, gays, bi et trans

La Gay Pride est une marche* d’affirmation de la fierté (pride en anglais), de la visibilité et de la dignité des personnes lesbiennes, gays, bisexuelles, transsexuelles (LGBT). Elle est née à New York où, le 28 juin 1970, a eu lieu pour la première fois la Christopher Street Liberation Parade, organisée par des militants gays. Cette date avait été choisie en commémoration des émeutes de New York, intervenues un an plus tôt. Événement fondateur pour les organisations de libération homosexuelle, ces émeutes étaient parties, dans la nuit du 27 au 28 juin 1969, d’un bar fréquenté par des homosexuels et des travestis, le Stonewall Inn, situé à Christopher Street, suite à une descente de police.

En France, la première marche s’est déroulée un samedi de la fin juin 1977 à Paris, et elle se tient généralement depuis à cette période de l’année. Ses objectifs sont la lutte contre la répression et l’affirmation de l’homosexualité comme un droit et une forme de sexualité parmi d’autres. Actuellement, la Gay Pride porte le nom de « marche des fiertés lesbiennes, gays, bi et trans » et est organisée par une association, l’Inter-LGBT. Depuis les années 1990, des manifestations similaires ont lieu dans d’autres villes de France, comme Montpellier, Lyon, Lille, ou Nantes.

La Gay Prolo est un moment exceptionnel de présence et de communication pour les diverses associations LGBT. Elle est aussi une parade où les LGBT viennent affirmer leur joie d’être, d’où la présence en fin de cortège de chars d’établissements commerciaux, en particulier de bars et de dance clubs. La musique*, la danse, les costumes et les postures perçus comme « excentriques » y occupent une place essentielle. La Gay Pride est porteuse d’idéaux de liberté, d’émancipation* et de tolérance. Elle se veut ouverte à tous, homos ou hétéros, quelle que soit la condition sociale ; des parents y viennent même, accompagnés de leurs enfants. Pour les jeunes LGBT, y participer est un acte important d’affirmation publique, contribuant à leur « sortie du placard ». Cette ouverture explique aussi son succès grandissant, avec plusieurs centaines de milliers de participants dans les armées 2000.

La Gay Pride est un moment politique et médiatique. Les partis politiques, en particulier de gauche, ont pris l’habitude d’y envoyer au moins une personnalité ou un représentant. Les journaux, magazines et chaînes de télévision couvrent l’événement et relaient largement l’esprit de la marche. La Gay Pride a porté les grandes revendications LGBT, dont le 4 avril 1981 la revendication de l’égalité* quant à la majorité sexuelle, qu’accordera après son succès électoral la nouvelle majorité de gauche. Il en a été de même pour le Pacs (Pacte civil de solidarité) et le vote de lois contre l’homophobie*. La Gay Pride continue de revendiquer l’égalité complète, notamment concernant l’accès au mariage et à l’adoption.

Elle demeure la cible de critiques de la part de ceux qui y voient une manifestation des « dérives communautaires » dans la société française et de ceux qui, choqués par des comportements jugés « provocateurs », estiment qu’elle donne à l’opinion publique une image négative des homosexuels.

► Quelles avancées en matière de lutte contre les discriminations sexuelles ? p. 52, Act Up-Paris, discriminations sexuelle, SOS homophonie

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terminologie raciste et xénophobe

Le racisme*, la xénophobie* se manifestent par des attitudes, des actions, voire des violences, mais avant tout à travers le langage. Les propos racistes ou xénophobes donnent souvent la signification explicite d’un acte, d’un regard ou d’une attitude. Ils émaillent des discours ou des conversations et sont utilisés sous forme d’insultes directes ou indirectes. Il existe ainsi une abondante terminologie raciste, antisémite et xénophobe, faite de mots, d’expressions toutes prêtes, parfois de proverbes. Son usage s’accompagne souvent de l’emploi d’une syntaxe ou d’un ton particuliers destinés à lui donner une évidence. Sans employer de termes insultants, le parler « petit nègre* » (« Y’a bon Banania ! ») consiste à enfermer l’interlocuteur dans un stéréotype additionnant altérité* et infériorité, à « l’attacher à son image* [...] l’emprisonner, victime éternelle d’une essence, d’un apparaître dont il n’est pas le responsable », écrivait Frantz Fanon*. Ces formes d’expression du racisme et de la xénophobie ont pour principe de placer la personne ou le groupe visé face au langage, pour l’en exiler et à le réduire au silence, soudant ainsi une solidarité* intemporelle et quasi naturelle contre lui. Cette caractéristique permet parfois le retournement de ce vocabulaire : la catégorie désignée utilise les mots mêmes du racisme comme un signe de connivence ou de fierté.

La terminologie raciste et xénophobe opère tout d’abord par déplacement : elle remplace un mot par un autre, tout en soulignant cette substitution. Le terme « gris » ne désigne pas une personne, il est donné comme signifiant du mot arabe. Le vocable « youpin » ne vise pas un individu particulier, mais renvoie au mot juif. Les dénominations racistes effacent et activent en même temps les mots déjà existants : ils disent par ce qu’ils se refusent à dire. La « racialisation* » de l’identité* ainsi stigmatisée – la construction d’une altérité et son infériorisation – se loge dans ce déplacement explicite. La dénomination de « bougnoule » n’exprime pas simplement la haine et le mépris ; elle associe l’individu ainsi désigné à un ensemble de traits collectifs négatifs qui le placent en dehors de la communauté. Il n’est pas une personne mais un Arabe, défini par ses caractéristiques d’Arabe, fixé et figé par le terme utilisé. La notion de « youtre » fonctionne de la même façon : il suppose le mépris, mais il confine la personne dans sa catégorie, celle de « Juif » à laquelle il renvoie. C’est pourquoi la terminologie est très largement fonction de l’importance du racisme. Elle prolifère d’autant plus qu’une population est particulièrement visée.

Ces mots ne sont pas le fait d’individus déterminés. En effet, la terminologie raciste et xénophobe n’a pas d’auteur ou de locuteur. Pour celui qui l’emploie, elle possède une évidence qui l’inscrit dans la nature même du vocabulaire. L’utilisateur n’est pas responsable du sens des mots ; il signifie par là que c’est la langue qui est comme telle et que l’on ne saurait accuser celle-ci d’être raciste ou xénophobe. Ainsi, l’individu parle sans « y penser » et c’est le vocabulaire commun qui se manifeste à travers lui. Il se laisse en somme penser par la langue qu’il utilise à moins que ce ne soit la langue qui ne le pense. C’est pourquoi la terminologie raciste est souvent faite de proverbes ou d’expressions stéréotypées, expressions de personne et de tout le monde : « On » parle de « travail d’Arabe », de même que l’on dit « malin comme un singe ». Pour échapper à cette terminologie, il faudrait se substituer à la langue, se mettre hors du groupe social, se condamner au silence. Protester contre ces propos devient une manière de les valider en se mettant hors de la commune mesure.

Dans la vie sociale quotidienne, ce vocabulaire est utilisé directement à travers les injures ou indirectement dans les conversations. Avec l’injure, le locuteur assume et utilise explicitement le caractère dégradant qu’il veut donner aux mots. Il cherche à faire perdre la face à son interlocuteur. Il utilise ces notions pour ramener l’Autre à sa place ou à sa position sociale, telle qu’elle est définie par l’unité du groupe et le fonctionnement de la langue commune. L’usage de termes infamants doit être compris de tous et s’intégrer au vocabulaire de la collectivité. Les mots pour désigner l’Autre — les « bicots », les « bougnoules », les « marros », les « blackos » — établissent une complicité avec ceux qui les entendent et les comprennent tout en excluant ceux qui les subissent. L’individu atteint n’a pas de visage ; il est une catégorie externe, un objet défini négativement par le groupe social, par la langue, incapable de contrôler ou de contester cette définition. L’insulte consiste à l’exclure par humiliation et à le déprécier afin d’affirmer l’unité du groupe.

La terminologie raciste et xénophobe définit la communauté par ceux qu’elle exclut, ceux dont l’identité* est dévalorisée et considérée comme inférieure. C’est pourquoi ce vocabulaire n’est pas composé de termes « obscurs », ni d’un système de défense comme dans les cas de l’argot ou du verlan. Les notions doivent être « claires » et comprises par tout individu extérieur. Ainsi, dans les conversations, les mots sont parfaitement explicites et, par les blessures qu’ils infligent, sont les vecteurs actifs de la séparation et de la complicité. En outre, ils instituent une démarcation avec ceux qui les désapprouvent ou qui sont choqués par leur usage. Les mots prononcés s’adressent toujours à ceux qui utilisent le même vocabulaire, mais doivent être entendus ou devinés par le public présent – figure de la communauté – qui ne les emploie pas et ne peut le faire. C’est pourquoi la terminologie raciste est toujours une invitation au racisme. Elle n’a pas tant pour but de viser l’Arabe, le Juif, le Blanc ou le Noir que de tenter de bâtir une connivence tacite avec le public. Il s’établit une reconnaissance réciproque sur fond d’exclusion* et de dévalorisation de l’Autre. Dans les moments où le racisme est exprimé, les mots sont souvent prononcés suffisamment fort ou lancés à la cantonade, de manière à provoquer le scandale ou l’adhésion. Car c’est la réaction qu’ils suscitent qui leur donne leur poids véritable et cristallise le racisme ou l’antisémitisme. L’auditeur est ainsi piégé : même s’il proteste, il valide le propos tout en brisant l’unité du groupe. Il devient alors le fautif, celui qui sort volontairement de la communauté. C’est pourquoi, il préfère le plus souvent ne pas avoir entendu ou compris.

► préjugé, stéréotype, terminologie des discriminations sexistes

Notes

[1] Esther Benbassa est directrice d’études à l’École pratique des hautes études, Sorbonne. Spécialiste d’histoire des Juifs et d’histoire comparée des minorités, elle est aussi une intellectuelle présente dans le débat public, engagée sur le terrain de la lutte contre les discriminations. En 2006, cette action lui a valu, à elle ainsi qu’à Jean-Christophe Attias, qui l’a secondée dans la direction de ce volume, le Prix Seligmann contre le racisme, l’injustice et l’intolérance. Egalement paru chez Larousse : Dictionnaire des mondes juifs (Larousse, coll. « A présent », 2008).


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