
Accompagné de Gabriel Mouesca [1], président de l’Observatoire International des Prisons (OIP), Alain Bretagnolle a posé la question suivante : « l’architecture a-t-elle un sens en prison ? Sa valeur ajoutée n’ayant de sens que si elle est reçue comme telle ».
La projection sur grand écran de diapositives de la nouvelle prison est impressionnante. Les espaces intérieurs sont lumineux, la nef symbolise un espace commun et non collectif. Chaque cellule individuelle est spacieuse, munie d’une douche [2] et d’un poste télé [3] ; elle donne sur un terrain de sport et des espaces verts. Les barreaux des fenêtres sont peints de couleurs pastels suivant les couleurs du ciel, ne figeant pas le regard. Des plafonds arrondis distinguent le lieu de culte [4] des autres salles. Des salles de classe pour petits groupes, des bibliothèques [5], des réfectoires qui par leur taille suggèrent presque une certaine intimité. Les chambres des quartiers disciplinaires ont la même superficie que les autres, un bâtiment a été conçu spécialement pour l’accueil des familles, les parloirs [6] sont plus grands, etc. ...
Mais quelles que soient les améliorations par rapport à l’ancienne prison Saint-Roch, l’architecture est vite renvoyée à ses limites. Les visiteurs de prison sont en nombre insuffisant [7]. Des cellules individuelles ne le sont déjà plus. Gabriel Mouesca nous dit que le taux de suicide est très important dans les nouvelles prisons...
La prison a été instaurée pour punir et amender, or on voit bien qu’elle punit mais que, sauf exception, elle n’amende pas. Le taux de réinsertion est très faible. En réalité, elle cause une désocialisation qui assure le marquage du détenu plus que sa réelle resocialisation. La prison constitue donc un paradoxe exemplaire puisqu’elle désinsère tout en prétendant réinsérer. "La prison est inopérante pour 80 % des jeunes détenus dont la durée d’incarcération n’excède pas 18 mois." Ses effets sont dévastateurs : désinsertion du cadre de vie ordinaire, dislocation du milieu familial, absence de travail régulier et aussi constitution de liens durables avec le milieu de la délinquance.
La prison s’avère être le lieu de la plus extrême violence morale, physique et sexuelle. C’est également le lieu de trafics clandestins qui rendent tout séjour carcéral précaire et destructeur. S’y ajoutent l’inégalité des ressources entre les prisonniers et la surexploitation programmée dont ils sont victimes lorsqu’on les fait travailler [8]. Non seulement la prison ne remplit pas la finalité proclamée mais « elle crée des maux, elle fabrique de la haine et elle crée des récidivistes » [9]. On s’aperçoit donc que la construction de nouvelles prisons ne résout pas le problème de la surpopulation carcérale. Le tout-carcéral est une aberration. Mettre en cellule n’est pas une réponse sociale adaptée aux personnes âgées, à ceux qui ont des problèmes psychiatriques, aux sans-papiers qui ont contrevenu à la législation sur les étrangers, aux prostitué(e)s, aux toxicomanes ... Il ne s’agit pas de débattre pour savoir si on est pour ou contre la prison, mais de définir une politique carcérale - et c’est l’affaire de tous les citoyens. [10]
Six jours après cette conférence une « grève des plateaux » est signalée à la prison neuve et flamboyante de la Farlède. Les détenus demandent à bénéficier des mêmes modalités d’application des peines - permissions conditionnelles, semi-liberté, bracelets électroniques - que dans les autres centres de détention de la région PACA, et que cessent les abus de pouvoir d’un juge d’application des peines (JAP) de Toulon.
On ne demande pas de fermer les prisons mais de les soumettre au droit commun [11]. Refaire enfin du détenu un sujet de droit. La capacité à se réadapter socialement ne peut se développer chez lui que si la peine a un sens, or celle ci est frappée d’absurdité pour 80 % des détenus qui sont des exclus, "des sans-droits ". I1 ne s’agit pas des droits imprescriptibles et naturels de 1789 mais des droits sociaux, du droit à la sécurité que donne un travail " [12]. "Les détenus français proviennent massivement des fractions instables du prolétariat urbain. La moitié sont fils d’ouvriers ou d’employés, et la moitié sont eux-mêmes ouvriers. Quatre détenus sur dix ont un père né à l’étranger et 24 % sont eux-mêmes nés hors de l’hexagone" [13].
Si, comme nous l’avons montré, la prison échoue par rapport à l’une de ses vocations officielles « qui est d’amender et de réadapter socialement », elle réussit là où elle échoue : elle « surligne » un ensemble de délits qui pour la plupart sont des faits de petite délinquance, dans la prison et hors de la prison, délits présentés par les médias de façon souvent dramatique, alors que les délits politiques, ceux de la grande finance, et la violence inouïe de l’atteinte à la législation du travail, sont souvent laissés dans une ombre complice.