Vidéosurveillance : Varois, on vous a à l’oeil !
Encouragés par l’État, les maires installent de plus en plus de caméras dans leurs rues, persuadés de l’efficacité de ce dispositif pour faire fuir les délinquants
Vingt mille caméras en France actuellement, soixante mille prévues d’ici à la fin de l’année prochaine. En cinq ans, le nombre de communes équipées de vidéosurveillance a été multiplié par quatre. Le gouvernement fait du. développement de ce dispositif un des points phare de sa politique. François Fillon a même été jusqu’à parler de « priorité absolue ». Vingt-huit millions d’euros sont consacrés aux projets des municipalités pour surveiller leurs rues. Et, détail qui n’est pas simplement sémantique : on ne dit plus surveiller, mais protéger. Adieu la vidéosurveillance, bonjour la vidéoprotection. Un terme qui ale mérite de faire davantage référence à la prévention qu’au flicage. Nuance.
« Sécurité pour les pauvres »
Dans le Var, presque toutes les communes sont devenues des adeptes de la vidéosurveillance. De la plus petite – Baudinard et ses 156 âmes placées sous l’oeil de douze caméras – à la plus grande, Toulon et ses trente yeux scrutant les rues et les plages. Les communes retardataires attendent pour des raisons budgétaires. Toutes n’ont pas 20 000 euros à dépenser par caméra, plus le coût des agents.
Cinq personnes sont nécessaires pour une surveillance des écrans 24 h sur 24 h. À Draguignan, ils sont une douzaine à scruter le mur d’images jour et nuit. De l’argent jeté par les fenêtres, comme le juge la Ligue des droits de l’Homme, hostile à la généralisation de ce Big brother. Que nenni, répondent les élus en brandissant les chiffres sur la délinquance.
Des arguments qui font sourire Georges Ginesta, un des rares élus à ne pas avoir succombé aux charmes non cachés des caméras . « Elles n’arrêtent pas les voyous. Rien ne remplacera la présence humaine », assène le député maire (UMP) de Saint-Raphaël. Et de lâcher : « La vidéo-surveillance est une illusion sécurité destinée aux pauvres », pour les villes qui n’ont pas les moyens de s’offrir une puissante police municipale comme la sienne (74 hommes et 3 millions d’euros de budget annuel).
Le débat idéologique, lui, semble presque clos. Quant au citoyen confronté aux caméras dans les parkings ou les rues, il n’y fait plus attention. Se faire épier est devenu banal Souriez, vous êtes filmés. Partout.
Baudinard : « Tous les villages vont nous copier »
Georges Pons est ravi. Et pour rien au monde, il ne renoncerait aujourd’hui aux douze caméras disséminées dans son village – voir la vidéosurveillance à Baudinard. En trois ans, il a vu la différence. C’est bien simple, « il ne se passe plus rien ici » résume-t-il. Alors qu’avant, à l’en croire, les voitures vandalisées, les maisons cambriolées... ça n’arrêtait pas.
Les caméras ont donc apporté une tranquillité totale à ce charmant village de 156 habitants perché près du Verdon, fréquenté surtout l’été : « Demandez aux gendarmes ce qu’ils en pensent vous verrez », insiste M. Pons. Ils viennent à Baudinard visionner les bandes quand ils en ont besoin, car elles sont gardées 24 jours avant d’être détruites. La commune n’a en effet pas les moyens de mettre un agent en surveillance continue et en direct des caméras. Mais le système reste fiable et dissuasif, affirme le maire (UMP). Et rarement en panne. Le coût du contrat annuel de maintenance : 800 €. « Je suis persuadé que d’autres villages vont me copier » conclut Georges Pons. Il estime que ses caméras ont pour effet de « déplacer la voyoucratie vers d’autres lieux. C’est pourquoi tout le monde va s’y mettre ». Et à ceux qui pensent que douze caméras, c’est beaucoup pour un village d’un hectare et demi, le maire rétorque : « Je préfère un peu plus qu’un peu moins. »
- Une matinée de balade et de courses et vous avez été pris en photo une vingtaine de fois. « Big Brother » veille au grain !
Vingt photos prises en une heure et demi de balade
Fréjus, mercredi, jour de marché. Le meilleur moyen pour s’y rendre : se garer au parking place Vernet. Une caméra à l’entrée nous a vus arriver, balayant l’avenue qui entre dans la ville. Elle suit nos mouvements jusqu’au fond du parking. Stationnement entre deux gros yeux installés sur des poteaux. La voiture sera bien surveillée. Au cas où en douterait, - « la ville assure votre sécurité » proclame un panneau à l’entrée (photo 1).
Rue Jean-Jaurès, artère animée vers le marché. Arrêt pour retirer de l’argent au premier distributeur. Sous vidéosurveillance, indique une affichette à côté du clavier. De quoi taper sereinement son code. Et aller dépenser des sous à la librairie Charlemagne (photo 2), quelques mètres plus loin. Là, impossible d’échapper à une des six caméras sur les trois étages. Un bouquin se glisse si vite dans une poche... En haut de la rue, nouveau nez à nez avec une nouvelle caméra scrutant la rue de Fleury menant au marché. Un peu loin, cet engin pour pister les poireaux ? Pas sûr. La technologie de pointe épate : l’oeil électronique peut lire la marque de la cigarette du piéton, là-bas au fond.
Un café anonyme
Allez, un p’tit café bien au chaud, à côté, rue Sieyes. Anonyme, enfin. Mais l’incognito ne dure pas. Au bout de l’artère piétonne, devinez quoi ? Une caméra, place de la Liberté. Celle-là ne fait pas dans le détail. Elle repère tout ce qui bouge dans quatre rues et une place. Peut-être nous a-t-elle vus acheter le journal à la papeterie, elle aussi sous vidéosurveillance (photo 3).
Direction rue De-Gaulle, en face. Halte à la pharmacie Provençale. Une caméra à l’entrée, une autre au-dessus des caisses. Le propriétaire visualise en direct les clients sur un écran, dans l’arrière-boutique. Pas en continu bien sûr. Il choisit. Enfin, arrivée place Agricola, pour chercher les programmes au Vox. Cinéphiles et repérés : une caméra à l’entrée nous suit, une autre, au fond, prend le relais (photo 4). Retour au parking, re-caméras sur le parcours. En une heure et demi, la balade en ville a été filmée au bas mot vingt fois. La voiture est toujours là. Ouf ! On n’a même pas eu peur...
Deux lycées sur trois surveillés
- Draguignan : une caméra face au lycée Jean-Moulin.
Selon le conseil régional, sur les 26 lycées publics du Var, les deux tiers sont équipés de caméras, toujours placées sur des façades, à l’extérieur des établissements.« Il suffit que le conseil d’administration du lycée en fasse la demande », explique Robert Alfonsi, vice-président (P5) du conseil régional. Des équipements qui coûtent cher à la Région, dit encore cet élu sans avancer de chiffres, mais « qu’on ne refuse pas. Nous n’avons aucun tabou idéologique sur cette question ». Cela dit, « la vidéosurveillance ne résout pas tout. Les moyens humains restent indispensables. Nous avons mis 300 personnes en 4 ans dans les lycées ».
- Le quartier sensible de La Gabelle, bientôt sous vidéosurveillance.
Fréjus-Saint-Raphaël : un maire pour, l’autre contre
Les deux grandes cités de l’est Var se touchent. 86 000 habitants à elles deux. Et trois fois, quatre fois, plus l’été.
Et deux politiques complètement différentes concernant la sécurité, préoccupation première de ces deux maires UMP. Si l’un ne croit qu’en la présence des hommes sur le terrain, l’autre investit surtout dans la force dissuasive des caméras. Vérité d’un côté du fameux Pédégal séparant les deux communes, mensonge de l’autre ?
« De la communication »
Le maire de Saint-Raphaël, Georges Ginesta le martèle depuis toujours Mes caméras ne procurent qu’une « illusion de sécurité ». Pas plus. « Ça n’est qu’un palliatif. Les élus le savent bien. Ils font simplement des économies de personnel avec des caméras », lâche-t-il. Lui a investi dans 74 agents armés et pas dans des caméras. Quant au gouvernement, qui croit dans la force dissuasive de la vidéosurveillance, « c’est de la communication. Même les Anglais, pionniers en la matière, en sont revenus. Il y a un tel flot d’images que 10 % seulement sont vus. Ça ne sert à rien », tranche le député-maire.
Ce moyen de sécurité « pour les pauvres » selon l’expression de Georges Ginesta, son voisin, Élie Brun, l’assume et le revendique haut et fort. Ses 27 caméras implantées dans la ville vont faire des petits. 23 nouveaux yeux surveilleront en juin Port-Fréjus. Et cinq ou six autres seront postés d’ici peu aux entrées et sorties de La Gabelle [2]. « Un quartier sensible. Ginesta n’en a pas, lui » ironise M. Brun.
Comme à Monaco
La Gabelle, située à la frontière avec Saint-Raphaël. « Le maire de cette ville assumera un éventuel transfert de délinquants du côté de chez lui. C’est son choix », lâche sèchement Élie Brun. Le sénateur-maire de Fréjus caresse l’espoir que sa ville soit déclarée prioritaire pour les aides financières octroyées par le ministère de l’Intérieur. La demande est partie. Fréjus ne figure pas dans une première liste de 75 communes. Or, Élie Brun a besoin d’argent pour concrétiser ses ambitions, ainsi résumées : « Je veux mettre la ville sous la protection des caméras. Je veux des caméras partout, comme à Monaco. »
Traque aux PV à Draguignan
Au printemps 2008, Draguignan a innové en lançant la traque aux automobilistes par vidéosunreillance grâce à 22 caméras. Une première qui a porté ses fruits : l’année dernière, un millier de procès-verbaux ont été envoyés pour stationnement en double file sur les artères principales de la cité. « Aujourd’hui, les gens sont conscients du problème. On circule mieux en centre-ville », affirme, satis- fait, Mario Sanchez, adjoint à ta sécurité.
Seule une avocate a contesté avec succès un procès-verbal d’infraction au stationnement dressé grâce à la vidéosurveillance. Elle a argué du fait que le code de la route autorise le stationnement en double file, dans l’attente d’une place libre, si l’automobiliste reste au volant et s’il gêne le moins possible la circulation. Son PV a été annulé. D’autres villes se sont intéressées à ce système et ont contacté Draguignan pour en savoir plus.
Deux centres de supervision urbaine
- Toulon, mi-2010, un centre de supervision urbaine sera créé. (Photo P. M.)
Sanary a inauguré l’été dernier le premier centre de supervision urbaine (CSU). Celui-ci permet aux images arrivant à la police municipale de parvenir également au commissariat, qui peut ainsi les visionner en direct. Deux policiers scrutent les écrans 24 h sur 24, 7 jours sur 7. Un dispositif qui aurait permis de faire chuter la délinquance de façon significative. Toulon bénéficiera bientôt d’un centre analogue. Il devrait ouvrir à la fin du premier semestre. Il est présenté comme « un centre névralgique » installé dans les locaux de la police municipale où les trente caméras de vidéosurveillance et celles de la voirie seront centralisées.
La LDH contre « le mythe de la sécurité »
« Quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, le gouvernement continue le développement de la vidéosurveillance. » François Nadiras est désabusé.
Ancien responsable de la Ligue des droits de l’Homme (LDH) à Toulon, il gère le site Internet de l’association, où sont recensées de nombreuses informations concernant « Big Brother ». Un combat qui ne date pas d’hier, mais difficile, « car les gens ont l’impression, avec les caméras, que quelque chose est fait pour leur sécurité. Mais il n’y a aucun chiffre fiable sur l’efficacité de ce dispositif. Au contraire, les enquêtes sont critiques. La vidéosurveillance ne sert à rien », poursuit François Nadiras. Pour lui, « on propage des mythes qui servent à faire vivre ceux qui les entretiennent ». Dont l’industrie des installateurs.
Ce militant va plus loin. Cette surveillance, à son sens est dangereuse, car « elle développe un climat sécuritaire évident. Installée à des endroits discutables, c’est une atteinte aux libertés ». « Il est illusoire de penser qu’on peut vivre dans une sécurité complète. A force de vouloir cultiver ce sentiment, on a perdu la vie elle-même », conclut François Nadiras, qui continue, avec la LDH, son travail pédagogique et d’information sur les dangers de la télésurveillance.




