Communiqué de presse - 12 décembre 2009
Nouveau Charter d’Afghans prévu le 15 décembre
La Cimade en appelle au Premier MinistrePlusieurs exilés afghans (au moins 9 actuellement au centre de rétention de Calais Coquelles, 2 au centre de Lille) devraient être renvoyés par charter mardi 15 décembre vers l’Afghanistan. La police a notifié ce matin ces dates de renvoi aux Afghans maintenus à Coquelles.
Fin octobre, les propos très nets du ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, s’opposaient à de tels renvois. Quelques jours plus tard, Eric Besson évoquait la suspension des renvois compte tenu de la situation dégradée en Afghanistan. Aujourd’hui, la confirmation du projet d’un nouveau charter pour Kaboul vient contredire toutes les déclarations gouvernementales.
Trompés par les déclarations ministérielles, trompés par plusieurs de leurs interlocuteurs – dont un juge qui leur indique "qu’ils n’ont rien à craindre" –, persuadés qu’ils seront libérés dans quelques jours, les exilés Afghans retenus à Coquelles, malgré leur crainte d’un retour, estiment inutile d’entreprendre une quelconque procédure pour s’opposer à ces renvois.
Devant cette confusion, la Cimade demande au Premier Ministre d’intervenir pour bloquer ces renvois et affirmer clairement la suspension de toute expulsion vers l’Afghanistan.
La Cimade appelle toutes les associations de défense des droits de l’Homme, les élus, les citoyens, à intervenir d’urgence auprès du chef du Gouvernement pour que soient protégées ces personnes contre un retour dans un pays ravagé par la guerre.
Communiqué du Gisti – 15 décembre 2009
Expulsion collective d’Afghans :
la justice française constate son illégalitéDans une ordonnance du 14 décembre 2009, la Cour d’appel de Douai a affirmé qu’il était illégal de reconduire à la frontière des étrangers pour lesquels l’Etat dont ils ont la nationalité n’a pas délivré de laissez-passer. Tel est bien le cas des Afghans que la France veut expulser ce soir dans un « charter » organisé avec le Royaume-Uni.
A propos de son maintien en rétention, l’un des Afghans a contesté, avec l’aide de la Cimade, la légalité d’un prolongement de 5 jours à Coquelles près de Calais. Le juge des libertés et de la détention de Boulogne-sur-Mer lui avait donné satisfaction, le 12 décembre. Mais, sur instruction du ministère de l’Immigration, le procureur de Boulogne a fait appel de cette remise en liberté.
C’est ainsi que la Cour d’appel de Douai a été amenée, le 14 décembre, à affirmer que la loi « n’autorise une prolongation supplémentaire [de la rétention] de 5 jours qu’en cas de certitude de la délivrance du laissez-passer par le consulat du pays dont relève l’intéressé ». « Il est établi, poursuit-elle, que ce consulat a refusé le laissez-passer ». Et de conclure : « La prolongation pour assurer l’éloignement implique nécessairement que cet éloignement soit possible, c’est-à-dire non seulement que l’intéressé puisse embarquer en France mais aussi de n’être pas refoulé vers la France par les autorités à l’arrivée ».
Cette position est évidemment valable pour l’ensemble des Afghans actuellement en instance d’éloignement, aucun laissez-passer n’ayant été délivré par le consulat afghan.
Dans ces conditions, le gouvernement violerait délibérément la loi s’il s’obstinait dans sa décision.
Après avoir foulé aux pieds les droits fondamentaux les plus élémentaires en organisant l’expulsion programmée aujourd’hui à destination de l’Afghanistan qui est un pays où n’existe aucune sécurité dans aucune de ses régions, y compris à Kaboul (encore un attentat meurtrier ce 15 décembre en plein centre-ville), le gouvernement va-t-il ajouter l’illégalité au son cynisme ?
Expulsés vers la mort
par Anne Roy, L’Humanité, le 15 décembre 2009
Menacés par les talibans, Aziz Kalmani et Ajmal Hotaki doivent être déportés ce soir vers leur pays. Joints dans le centre de rétention de Lille-Lesquin, ils témoignent de leur détresse.
Depuis qu’ils ont appris, samedi, qu’ils doivent être renvoyés en Afghanistan, Ajmal Hotaki et Aziz Kalmani, vingt-deux et vingt-cinq ans, n’ont plus « ni nuit, ni jour, ni repos ». « Nous passons notre temps à tourner en rond, sans manger ni dormir : nous ne savons pas ce que nous allons devenir, nous ne savons même plus si c’est ce soir ou demain que nous devons être déportés », expliquaient-ils hier avant de faire le récit des menaces de mort que leur ont faites les talibans. Depuis le centre de rétention de Lille-Lesquin, où ils sont retenus depuis vingt jours pour le premier, 14 pour le second, ils racontent les raisons de leur détresse.
Ajmal Hotaki vient de la région de Kunduz, où quelque temps avant son départ, 250 personnes ont été tuées par les talibans. « J’ai moi-même été capturé à deux reprises, explique-t-il. La première fois, ils m’ont accusé de travailler avec le gouvernement et m’ont retenu pendant un mois, ils m’ont même cassé le bras. La seconde fois, ils voulaient que je commette un attentat suicide pour eux. J’ai refusé. Mon père m’a dit : “Nous devons sauver au moins une vie, tu es jeune, quitte ce pays.” Et voilà huit mois que je suis parti. » Ajmal est arrivé il y a un mois en France. Il n’a pas demandé l’asile : « Quand j’ai vu autour de moi tous ces réfugiés, qui pourtant ont obtenu des documents officiels, dormir dehors dans le froid, je me suis dit que je ne voulais pas rester dans ce pays mais aller en Angleterre. Et maintenant c’est trop tard. »
« Je préférerais être découpé en morceaux »
Aziz Kalmani vient aussi de Kunduz mais habitait « en dehors de la ville, dans un endroit où il y a beaucoup de talibans. » Il a fui l’Afghanistan quand ces derniers l’ont menacé de mort, il y a cinq mois, pour n’avoir pas voulu les rejoindre. « Comme je travaillais avec le parti afghan Mellat, qui supportait Ahmid Karzaï pour l’élection présidentielle, la pression s’est amplifiée et j’ai dû fuir. » En France, Aziz a officiellement déposé une demande d’asile. « Mais elle a été rejetée, et je ne sais plus quoi faire. J’ai emprunté beaucoup d’argent pour venir, 11 000 euros. Et je n’ai aucun moyen de les rembourser ». Aziz devait être présenté hier à l’ambassade d’Afghanistan, Ajmal au tribunal : la veille, le traducteur qui lui avait été proposé était « un Kurde qui ne parlait pas le pachtou, ma langue, mais uniquement le farsi. Quand le juge s’est aperçu que nous ne nous comprenions pas, il m’a demandé de revenir une autre fois ». À l’idée de rentrer, leur panique est totale. « C’est comme si quelqu’un buvait mon sang », raconte Aziz. « Je préférerais encore être tué et découpé en cent morceaux plutôt que de rentrer », conclut Ajmal. Hier, sept autres Afghans, promis au même sort, étaient retenus dans le centre de Coquelles aux environs de Calais où ils ont été arrêtés. Leur colère est telle qu’ils ont décidé, eux, de ne plus parler à personne.
(traduction Hanan Jaji)
MM. Lefebvre et Mariani préfèrent les Afghans qui se battent à "ceux qui fuient"
[LEMONDE.FR, 16 décembre 2009 17h05]
Le renvoi par charter de neuf immigrés en situation irrégulière en Afghanistan a suscité l’ire de l’opposition et du milieu associatif. Face à ces critiques, l’UMP a justifié la politique du ministre de l’immigration Eric Besson en évoquant le devoir de combattre de ces jeunes Afghans.
Le porte-parole du parti présidentiel Frédéric Lefebvre a apporté mardi 15 décembre, peu avant le départ du charter, son "soutien plein et entier" à M. Besson en arguant du fait que ces "jeunes Afghans" avaient le devoir de se battre dans leur pays contre les talibans. "Alors que de nombreux pays du monde, dont la France, sont engagés en Afghanistan, qui pourrait comprendre que des Afghans dans la force de l’âge n’assument pas leur devoir, et échappent à la formation que, notamment, les forces françaises leur proposent pour défendre leur propre liberté dans leur pays ?", s’est-il interrogé dans un communiqué.
M. Lefebvre a également rappelé que les neuf personnes renvoyées en Afghanistan mardi soir "se sont vu refuser l’asile dans notre pays, après avoir épuisé toutes les voies de recours. Ce qui signifie qu’ils ne sont en rien persécutés dans leur pays, et qu’ils ne sont pas des réfugiés politiques".
Au diapason, le député UMP du Vaucluse Thierry Mariani, auteur de feu l’amendement sur les tests ADN, a justifié ces expulsions avec des arguments approchants. Dans un communiqué publié sur son site personnel, celui qui est également représentant spécial du président de la République pour l’Afghanistan et le Pakistan, fait part de son "étonnement" face aux critiques venues de ceux "qui ont fait de l’indignation permanente leur fond de commerce". Dans un passage qu’il a pris soin de souligner, il explique que son "estime va davantage aux jeunes Afghans qui ont fait le choix de rester dans leur pays pour le reconstruire et lutter contre les talibans aux côtés des soldats français qu’à ceux qui le fuient".