Olivier Le Cour Grandmaison (dir.), Douce France : rafles, rétentions, expulsions, éd Seuil / RESF , oct. 2009, 19 €. [1]
« Nous connaissons les existences et les espoirs ruinés de ceux qui sont raflés placés en centre de rétention, puis forcés d’embarquer dans des avions ou des navires à destination de leur pays d’origine. Telle est la situation qui nous porte à écrire, telle est la raison d’être de ce livre : témoigner, penser, résister, autant que faire se peut. »
Table des matières
Première partie : Traquer, interner, expulser
Témoignage de DorisRafles et internement des étrangers : les nouvelles guerres de capture par Marc Bernardot
Témoignage de Fatoumia"L’Etat c’est lui !" Le Préfet, homme-orchestre de la persécution des sans-papiers par Alain Brossat
Témoignage d’Aïdara
Témoignage de GladysLes victimes de tortures et de violences politiques par Armand Cote
Témoignage d’Hodilon NdouziL’Empire du rejet : xénophobie de gouvernement et politiques migratoires entre Europe et Afrique par Jérôme Valluy
Témoignage de MaxDeuxième partie : Les droits et libertés mis à mal
Témoignage de RabaLa politique d’immigration contre les couples mixtes par Nicolas Ferran
Témoignage d’AdamLa "race des porteurs de cocardes" par Serge Slama
Témoignage de SalemUne singulière justice des étrangers par Serge Portelli
Témoignage de ChloéLes poursuites judiciaires à l’encontre des tiers par Selou Luste Boulbina
Témoignage d’HusseinEurope et migrations : la gestion de l’inquiétude. L’exemple de la directive "retour" par Claire Rodier
Témoignage de Lili de la BrieParoles de militants. Qui sont ces anonymes, ces électrons libres ?
Annexe 1. Extrait de jugement de la Grande Chambre de la Cour Européenne des droits de l’homme
Annexe 2. Extraits de la lettre de mission reçue par Eric Besson, ministre de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire
Introduction par Olivier Le Cour Grandmaison
« Il s’agit d’importer des étrangers pour continuer les tâches économiques d’hier et participer aux nouvelles tâches de demain. De là une condition de quantité. Mais à cette condition s’oppose une autre. Ces étrangers (…) ne doivent pas, par leur entrée massive en France et leur installation sur notre sol, risquer de changer les valeurs physiques, spirituelles et morales auxquelles nous tenons… » Louis Chevalier [2] (1946).
« Bien sûr, nous savons tous qu’une immigration maîtrisée est un enrichissement pour la vie de la cité. […] Mais il y a aussi le pire, produit en grande partie par trente années d’une immigration non gérée : les cités ghettos, les squatts, les phénomènes de bandes, les violences urbaines, comme celles que la France a connues il y a deux ans, lors de l’automne 2005. Pour beaucoup de nos compatriotes, l’immigration est une source d’inquiétudes, Ils y voient une menace pour leur sécurité, pour leur emploi, leur mode de vie. » B. Hortefeux. Ministre de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et codéveloppement. Assemblée nationale. 18 septembre 2007.
Soixante et un ans séparent ces deux citations. Pourtant, en dépit du temps écoulé, de contextes différents – les impératifs de la reconstruction du pays hier, ceux de certains secteurs économiques en tension, comme on dit aujourd’hui -, en dépit aussi de l’emploi de catégories et d’un vocabulaire distincts lié à l’évolution des règles qui régissent le champ scientifique dans un cas, l’espace public dans l’autre, des préoccupations et des inquiétudes voisines s’y expriment. En effet, l’historien et le ministre s’accordent sur le rôle de la main-d’œuvre immigrée jugée indispensable au développement national même si le second euphémise avec délicatesse son discours pour ne pas s’exposer au reproche de fonder les orientations qu’il défend sur des considérations strictement utilitaires. De là le recours au terme de « cité » nécessaire pour changer de plan et investir « l’enrichissement » mentionné de significations vagues bien faites pour suggérer qu’à certaines conditions la présence des étrangers est bénéfique à la France. Précieux supplément d’âme destiné à couvrir des oripeaux d’un "humanisme" de comptoir les méthodes policières employées – rafles, rétentions, expulsions - contre les étrangers en situation irrégulière.
Il permet à Brice Hortefeux de se présenter comme un homme sensible à la différence qui reconnaît que dans « l’échange avec le migrant », « il y a l’apprentissage de la diversité (…) et le sens de la tolérance. » Formules ronflantes et creuses qui n’engagent à rien comme le prouve la politique mise en œuvre lorsqu’il sévissait au ministère de l’Immigration. Elles sentent les efforts laborieux de conseillers en communication, ces plumes serviles et mercenaires chargées de la propagande gouvernementale dont la mission est de fournir aux responsables des "éléments de langage" qui, inlassablement répétés dans les discours et les médias, doivent contribuer à "faire l’opinion publique" pour mieux convaincre les Français de la justesse des dispositions défendues. De même le couplet, particulièrement obscène eu égard aux réalités de la diplomatie et des pratiques consulaires françaises relatives à la délivrance des visas notamment, sur l’aide à l’Afrique et la nécessité de « tendre la main » à la « jeunesse [3] » de ce continent qui a permis de forger l’appellation abracadabrantesque employée pour désigner les services ministériels précités. Appellation digne d’entrer dans le lexique déjà riche de la novlangue étudiée par Orwell.
Du ministère des Expulsions
Dans 1984¸ en effet, « le ministère de la Paix » est celui qui organise et prépare la guerre, et « le ministère de l’Amour » celui où sont incarcérés, torturés et exécutés les « ennemis du peuple. » Pour atteindre à la vérité de ces institutions et de l’idéologie dont elles sont l’expression, il faut s’affranchir de leur dénomination officielle destinée à entretenir sans fin le mythe d’une société radicalement nouvelle vouée au bonheur et à l’épanouissement de ses membres. Régime totalitaire qu’on ne saurait confondre avec celui de la France républicaine ? Assurément mais ce travail obstiné sur le langage, auquel Brice Hortefeux, il y a quelques mois, Eric Besson, désormais sont particulièrement attentifs puisqu’ils ne cessent d’user de formules contournées pour évoquer les conséquences de leur politique afin de mieux la promouvoir – « éloignement », « vocation à retourner dans son pays d’origine » par exemple –, nous oblige à nommer autrement l’administration que le second dirige maintenant. Aux vues de ses missions principales, de ses pratiques et des critères – « le nombre de reconduite à la frontière » - employés pour bien juger de son efficacité [4], le seul nom adéquat pour la désigner est celui de ministère des Expulsions.
En attestent aussi les documents consultables sur le site de cette nouvelle institution dans lesquels on pouvait lire : « grâce à la politique pragmatique menée par le gouvernement précédent, sous la conduite du ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, les reconduites à la frontière ont augmenté de 140% entre 2002 et 2006. » Après cette génuflexion rhétorique destinée à rendre hommage au Commandeur qui est à l’origine de cette « rupture » remarquable supposée mettre un terme à des années de laxisme, les rédacteurs ajoutaient : « Nous resterons très fermes. » C’est clair : ce qui a été entrepris doit être poursuivi, amplifié même puisque le seul domaine où subsiste une planification précise est celui des « retours » volontaires et forcés comme en témoigne la « feuille de route » établie par les services du Premier ministre qui prévoient de les porter à 28 000 en 2010. Grandioses et très républicaines perspectives. Elles ont été dépassées par les performances jusque-là inégalées du champion Brice Hortefeux qui, en fidèle chien de garde soucieux de bien servir son Maître, annonçait fièrement le 13 janvier 2009 avoir atteint 29 796 « éloignements [5] » au cours de l’année écoulée. Nul doute, ces orientations seront prolongées jusqu’à la fin du quinquennat et l’administration chargée de les appliquer évidemment pérennisée. Au regard de la conjoncture politique, toutes offrent au chef de l’Etat un avantage majeur - « siphonner la boite à idées et l’électorat du Front national » comme le notait un éditorialiste du Monde - dont il ne peut désormais se passer pour affronter les différentes élections à venir [6]. A l’heure du bilan, le président et son ministre des Expulsions pourront ainsi "communiquer sur les résultats obtenus" comme d’autres exhibent médailles et décorations en déclarant, sur le ton rogue de ceux qui estiment s’être acquittés d’une mission difficile, qu’ils ne se sont pas laissés distraire par quelques « belles âmes » et associations spécialisées dans la défense des « droits-de-l’hommisme. »
Il y a deux façons d’entrer dans l’histoire : de façon glorieuse ou ignominieuse ; d’ores et déjà les noms de Hortefeux et de Besson sont à jamais associés à la pire des politiques conduites à l’encontre des étrangers sous la Ve République. Mais ne commettons pas d’injustice en oubliant celui de leur mentor : Nicolas Sarkozy dont le rôle fut prépondérant. Au Panthéon de la xénophobie d’Etat, tous devront avoir une stèle destinée à rappeler leurs actions. Quant à l’intégration et au développement solidaire, qui occupent une place fort réduite comparée aux moyens matériels, financiers et humains mobilisés pour réaliser les objectifs de « reconduites à la frontière » fixés par le gouvernement [7], ils ne sont là que pour légitimer des dispositions toujours plus répressives à l’encontre des immigrés en faisant croire que la lutte contre les « clandestins » est la condition sine qua non de l’insertion des étrangers résidant de façon régulière sur le territoire, et une manière d’aider les pays d’origines en ne les privant pas de leurs ressortissants.
Traquer, rafler, expulser
Politique des mots et mots de la politique qui s’insinuent dans le langage courant pour mieux le pervertir, gouverner les consciences, anesthésier les perceptions des citoyens et des acteurs en banalisant les agissements de tous les fonctionnaires – préfets, gendarmes, policiers - dont la mission est de traquer, placer en rétention puis renvoyer dans leur contrée les hommes, les femmes et les enfants identifiés comme des sans-papiers. Plus ces opérations distinctes mais liées entre elles s’imposent, plus les pratiques qu’elles autorisent semblent normales, plus elles sont susceptibles de prospérer sans susciter le scandale qu’en d’autres temps elles auraient provoqué. Hier, les quelques charters d’étrangers en situation irrégulière organisés par l’ancien ministre de l’Intérieur, Charles Pasqua, soulevèrent un tollé qui l’obligea à plus de modération. Aujourd’hui, en dépit des mobilisations opiniâtres et courageuses de nombreux militants associatifs, le gouvernement persévère dans la voie que le chef de l’Etat lui a fixée et, pire encore, augmente année après année le nombre de « reconduites à la frontière. » Régression remarquable et terrible symptôme de la puissante dynamique évoquée à l’instant qui doit être nommée pour ce qu’elle est : la banalisation du mal, des orientations adoptées par l’actuelle majorité et des moyens employés pour les appliquer. Tous étant présentés comme des impératifs au service de fins supérieures : la défense de nos « concitoyens », de leur mode de vie et de « l’identité nationale » dont une lettre officielle rappelle qu’elle « doit être placée au cœur de [l]’action [8] » du ministre des Expulsions. Politique est la langue forgée avec un soin maniaque par ceux qui exercent le pouvoir et par leurs conseillers ; tous savent les enjeux de ces luttes terminologiques indispensables pour imposer leurs représentations du monde et des autres, et les dispositions qu’elles légitiment. Plus singulier est le fait que cette langue soit également employée par de nombreux journalistes qui devraient pourtant savoir ce que parler et écrire veulent dire. Politique est le geste qui consiste à rejeter les différentes expressions mentionnées et à rétablir, contre les professionnels intéressés de la manipulation linguistique, la justesse des vocables usités pour qualifier et penser, de façon aussi précise que possible, ce dont nous sommes les témoins. En effet, mal nommer les réalités quelles qu’elles soient, c’est ajouter l’approximation et la confusion à leur complexité, et affaiblir nos capacités à en rendre compte. Enjeux politiques donc, enjeux de connaissance aussi étroitement liés aux premiers dans ce cas d’espèce. Les énoncés des gouvernants et de leur porte-parole vaporisent les violences physiques et symboliques imposées à ceux qu’ils désignent comme des « clandestins », ce terme inquiétant et péjoratif employé pour stigmatiser plus encore les étrangers visés et justifier le sort qui les attend. [...]
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