mémoire et histoire : des liaisons dangereuses, par Gilles Manceron


article de la rubrique histoire et colonies > lois mémorielles
date de publication : dimanche 7 septembre 2008


Mémoire et histoire entretiennent des liaisons dangereuses. La mémoire est de l’ordre du souvenir, du témoignage, du vécu, du point de vue, du ressenti — elle présuppose l’oubli. L’histoire, au contraire, se définit par la mise à distance, la reconstruction problèmatisée du passé.

Et l’histoire est l’objet d’une instrumentalisation politique. L’historien Gilles Manceron [1] examine la nature et la portée de différentes lois mémorielles (colonisation, négationnisme, génocide arménien, traite négrière et esclavage), mettant à mal bien des confusions.


L’histoire est une question trop importante pour être considérée comme l’apanage des seuls historiens. Depuis longtemps, les hommes politiques ont compris le parti qu’ils pouvaient tirer d’un discours sur l’histoire nationale.

Le cas extrême est celui des régimes autoritaires, qui savent qu’en parvenant à contrôler le passé, ils contrôlent l’avenir de leurs ressortissants.

Ces dernières années, les références de plus en plus nombreuses à la notion de « mémoire », à travers les formules récurrentes du « devoir de mémoire » ou du « droit à la mémoire », sont révélatrices des préoccupations de nos contemporains. Et même de leurs angoisses, comme celle qui porte sur l’idée de nation, en raison des menaces qui semblent entourer celle-ci de toutes parts. Qu’est-ce que la France au XXIe siècle, dans un univers mondialisé, travaillé par les mouvements migratoires, et dans la construction ininterrompue de l’Europe ? C’est en se tournant vers l’histoire que les Français cherchent des réponses à ces questions. En témoigne le fait qu’autour de l’idée de nation, idée éminemment enracinée dans l’histoire, fleurissent depuis peu, non seulement des réflexions d’historiens, mais aussi des essais de plus en plus nombreux de politologues, et le sujet a fait son entrée dans des discours électoraux.

Le président de la République a senti l’importance de cette préoccupation pour le passé, au point de mettre l’histoire de France au coeur de la campagne qui a conduit à son élection et de multiplier, depuis, les initiatives relatives au « devoir de mémoire ». Après avoir égrené les références au passé, il a fait du « refus de la repentance » l’un de ses thèmes favoris.

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À Villejuif, pas d’ambiguïté. Le nom de Guy Môquet est associé à des idéaux clairement affirmés : hôpital Paul-Brousse, théâtre Romain- Rolland, avenue Paul-Vaillant-Couturier, place du 8-Mai-1945...

Plusieurs décisions ont suivi, qui ont suscité polémiques et débats. D’abord, l’utilisation de lieux de mémoire de la Résistance comme le plateau des Glières ou la cascade du bois de Boulogne pour des cérémonies ou des actes ostensibles. Ensuite, l’instauration d’une journée, le 22 octobre 2007, vouée à la lecture publique dans les collèges et lycées de la dernière lettre du jeune résistant communiste Guy Môquet, fusillé en 1941. Enfin, l’idée de « confier la mémoire » d’un enfant juif déporté depuis la France à chaque élève de CM2 d’aujourd’hui. Dans tous ces cas, règne la plus grande confusion entre la mémoire et l’histoire. La création en mai 2007 d’un ministère chargé à la fois de l’immigration et de la « promotion de l’identité nationale » relève aussi de ces liaisons dangereuses.

Mémoire et histoire

Dans le langage des médias et des hommes politiques, les termes de mémoire et d’histoire semblent interchangeables. Pourtant, la mémoire renvoie d’abord au souvenir individuel ou à celui construit par des groupes. Mais elle désigne aussi couramment – par exemple, quand on parle de la « mémoire nationale » – l’histoire qu’un pouvoir décide de présenter, commémorer et enseigner en lien avec ses projets politiques. Ainsi, la discipline scolaire d’« Histoire de France » a servi davantage à construire un avenir qu’à enseigner le passé, et relevait d’un des sens du mot « mémoire ». L’histoire, au sens strict, est autre chose. Elle implique le recul et le raisonnement, exclut l’émotion et toute volonté de mobiliser l’opinion.

La mémoire est de l’ordre du souvenir, du témoignage, du vécu, du point de vue, du ressenti. Elle présuppose l’oubli, car on ne peut se souvenir ou se remémorer qu’en sélectionnant ce qui doit être oublié. L’histoire, au contraire, se définit par la mise à distance, la reconstruction problématisée du passé. Elle implique un décentrement du regard, c’est-à-dire la possibilité de changer de point de vue qu’on appelle aussi la recherche de l’« objectivité ». Si l’histoire est, par définition, le domaine de l’historien, en a-t-il le monopole ? Qu’en est-il du citoyen et du Législateur ?

Le débat sur les questions de politique mémorielle n’a cessé de courir, sous différentes formes, depuis la réaction à la loi du 23 février 2005 qui enjoignait aux enseignants de présenter le « rôle positif » de la colonisation. Au moment où la contestation de cette loi était à son comble, un appel signé de dix-neuf personnalités et intitulé Liberté pour l’histoire a cherché à mettre sur le même plan cette loi et trois autres lois récentes : la loi Gayssot réprimant le négationnisme des crimes nazis, celle reconnaissant le génocide des Arméniens, et la loi Taubira qualifiant la traite négrière et l’esclavage de crimes contre l’humanité. Il affirmait de manière péremptoire qu’elles « ont restreint la liberté de l’historien, lui ont dit, sous peine de sanctions, ce qu’il doit chercher et ce qu’il doit trouver », et demandait l’« abrogation de ces dispositions législatives indignes d’un régime démocratique »…

Si ce texte s’était limité à défendre l’autonomie de la recherche face aux pressions du pouvoir ou de groupes, à dire que ce n’est pas à la loi à décréter la vérité historique et à inviter le Législateur à ne pas entrer dans un engrenage dangereux de lois sur ces sujets, on n’aurait pu que lui donner raison. Mais en accusant en bloc ces quatre lois, quitte à minimiser le scandale que constituait la dernière, il n’apparaît pas comme la meilleure base de réflexion sur ce sujet. D’autant que d’autres lois sur le passé étaient laissées de côté – comme celles créant la fête nationale du 14-Juillet, les journées du 11-Novembre, du 8-Mai et celle du souvenir de la déportation, ou celle, plus récente, de la mémoire des victimes des crimes dont l’État français a été complice et d’hommage aux Justes ; ou encore la loi de 1999 substituant l’expression « guerre d’Algérie » à celle d’« opérations effectuées en Afrique du Nord ».

Faut-il abroger la loi Gayssot ?

La loi Gayssot comporte un article qui a soulevé des critiques lors de son adoption. Comme l’a souligné Madeleine Rebérioux, « la loi ne saurait dire le vrai. Non seulement rien n’est plus difficile à constituer en délit qu’un mensonge historique, mais le concept même de vérité historique récuse l’autorité étatique. L’expérience de l’Union soviétique devrait suffire en ce domaine » (L’Histoire, novembre 1990). Mais cet article est venu compléter la loi de 1972 en matière d’injure, diffamation et appel à la haine raciale ; il apparaît comme une dérogation au principe de liberté, rendue nécessaire pour réprimer une forme particulière de ces délits. Au moment de sa discussion en 1990, des historiens et des associations comme la Ligue des droits de l’homme ont soutenu qu’on n’avait pas besoin de cette loi pour réprimer ces délits puisque des condamnations avaient été prononcées par des tribunaux. La question peut encore être débattue. Mais le fait est que, depuis 1990, on ne peut pas trouver de cas où cet article ait été un obstacle à la liberté de la recherche ou de l’enseignement. Il a été utile, en revanche, pour réagir à certaines énonciations publiques de contrevérités historiques qui apparaissent comme une forme déguisée de propos publics racistes : le négationniste Faurisson a été condamné à ce titre à plusieurs reprises, de même qu’un professeur de collège à Sarreguemines, en 2000, pour des propos négationnistes tenus à ses élèves. Ce n’est pas au moment où des hommes politiques d’extrême droite renouvellent délibérément leurs paroles ambiguës sur les crimes nazis que son abrogation est à l’ordre du jour.

Pour sa part, le Comité de vigilance sur les usages publics de l’histoire (CVUH) présidé par Gérard Noiriel a préféré limiter sa demande d’abrogation à la loi sur la colonisation et défendre l’autonomie de la recherche et de l’enseignement de l’histoire plutôt que « la liberté de l’historien », car cela serait « attribuer à ce dernier le pouvoir exorbitant de régenter la mémoire ».

L’esclavage, crime contre l’humanité

La loi Taubira ne crée aucun délit, elle dispose dans son article 1er « La République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l’océan Indien d’une part, et l’esclavage d’autre part, perpétrés à partir du XVe siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l’océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l’humanité. » Elle ne justifie en elle-même aucune poursuite devant les tribunaux : l’assignation choquante de l’historien Olivier Pétré-Grenouilleau, auteur de Les Traites négrières (Gallimard, 2004), fondée sur les articles 1382 et 1383 du Code civil, n’a aucun lien juridique direct avec elle, même si les plaignants s’en sont réclamé dans leur démarche – en l’occurrence l’association Collectif DOM, dont le président, Patrick Karam, a été nommé en juillet 2007 par Nicolas Sarkozy délégué interministériel pour l’égalité des chances. Ses termes peuvent, certes, être discutés, mais on ne peut guère en déduire qu’elle implique que d’autres formes d’esclavage, antérieures au XVe siècle ou dans d’autres espaces géographiques – comme les traites intra-africaines, dans l’océan Indien et le monde musulman –, ne pourraient pas être qualifiées, elles aussi, de crimes contre l’humanité. Elle porte sur des faits qui font partie de notre histoire nationale, ou de l’histoire européenne dans laquelle elle s’inscrit – avec un certain flou, certes, car elle parle de l’esclavage « à partir du XVe siècle », qui est le début de la traite ibérique, mais la traite française ne commence qu’au XVIIe siècle…

En tout cas, son article 2 n’a pas le caractère prescriptif de la loi sur la colonisation : « Les programmes scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la traite négrière et à l’esclavage la place conséquente qu’ils méritent. La coopération qui permettra de mettre en articulation les archives écrites disponibles en Europe avec les sources orales et les connaissances archéologiques accumulées en Afrique, dans les Amériques, aux Caraïbes et dans tous les autres territoires ayant connu l’esclavage sera encouragée et favorisée. » Nulle consigne explicite aux chercheurs et enseignants qui empièterait sur les règlements ou leurs prérogatives. Tout au plus peut-on soutenir que la première phrase est déplacée, car, ou bien elle incite implicitement à donner une place importante à cet enseignement, ce qui serait du domaine du règlement, ou bien elle ne contient aucun sens précis, ce qui la rend inutile.

Quant à l’accusation de tomber dans l’anachronisme en qualifiant l’esclavage et la traite de crimes contre l’humanité, elle n’est pas fondée : les abolitionnistes des XVIIIe et XIXe siècles employaient déjà ces termes pour les dénoncer. Condorcet parlait d’« un crime contre l’espèce humaine », Mirabeau qualifiait la traite et l’esclavage de « crime des nations » et les débats parlementaires des IIe et IIIe Républiques en comportent de multiples occurrences.

Cette loi n’est pas une loi de repentance mais de reconnaissance. D’autant plus légitime que c’est l’État français moderne qui, à ses débuts, sous Colbert et Richelieu, a organisé la traite et l’esclavage, et qu’à l’évidence des centaines de milliers de Français des Antilles et de la Réunion sont les descendants directs, après trois ou quatre générations, de personnes qui les ont subis. Revenir sur elle encouragerait dans les départements d’outre-mer les propos qui tentent de profiter de l’indignation des descendants d’esclaves pour susciter la concurrence des victimes.

Soutenir qu’elle ouvrirait la porte à une judiciarisation de l’esclavage passé et à des procès en réparation ne tient pas davantage. Seul, le Code pénal entré en vigueur en 1994, qui punit le crime d’esclavage, a un effet juridique, et seulement pour des faits postérieurs. Une chose est la catégorie juridique de crime contre l’humanité telle que des conventions internationales ou le Code pénal la définissent, autre chose est l’emploi des termes comme « crime contre l’humanité » dans d’autres types de discours, ceux de la politique ou de l’histoire, sans effet juridique, dont les occurrences sont nombreuses, depuis des siècles, dans la langue française.

La reconnaissance du génocide arménien

La loi du 29 janvier 2001 dont l’article unique est « la France reconnaît publiquement le génocide arménien de 1915 » ne prescrit rien aux enseignants et aux chercheurs, ne crée aucun délit quant à la négation de ce qu’elle reconnaît au nom de la nation. Des objections peuvent, là aussi, être formulées à son sujet. Est-il fondé qu’elle porte sur des faits survenus à l’extérieur de la France ? Ne risque-t-elle pas de servir de modèle à d’autres lois concernant des lieux et des époques de plus en plus éloignés ? Ou encourager des poursuites ou des pressions qui porteraient atteinte à la liberté de l’enseignement et de la recherche ? L’objection relative à l’éloignement géographique et à la non-implication de la France mérite d’être examinée, elle doit conduire à s’opposer à d’autres lois sur des faits lointains, mais la présence en France d’un grand nombre de descendants de victimes de ce génocide rattache notre pays à cette histoire et plaide en faveur d’une telle prise de position.

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Grandeur et cohérence de l’Histoire officielle. À Ankara (Turquie), l’impressionnant mausolée à la gloire d’Atatürk ignore, bien sûr, le génocide arménien.

Cette loi, elle aussi, est une loi de reconnaissance et ne témoigne d’aucun anachronisme puisque, avant même la Shoah, c’est lors du massacre des Arméniens dans l’empire ottoman, en 1915, qu’on a employé pour la première fois les mots de « crime contre l’humanité » dans un texte international ; précisément quand les ministres des Affaires étrangères d’Angleterre, de France et de Russie l’ont qualifié dans une déclaration commune de « crime contre l’humanité et la civilisation ».

Cette loi et celle sur l’esclavage sont aussi des actes de politique internationale de la France, en direction principalement, pour la première, des Arméniens, de la Turquie et de l’Europe, et, pour la seconde, des Antillais, Guyanais, Réunionnais, des Africains et des Noirs d’Amérique. Au moment où s’esquisse l’entrée de la Turquie dans l’Europe, il était utile que la France dise officiellement aux Arméniens français qu’elle savait ce que fut le martyre de leurs parents.

En revanche, on ne peut que s’opposer aux propositions de loi, telle celle adoptée en première lecture par l’Assemblée nationale en octobre 2006 (seuls 109 députés sur 577 l’ont votée, et, faute d’être adoptée au Sénat, elle n’a pas produit une loi) visant à pénaliser la contestation de ce génocide. La liberté d’expression doit rester la règle, d’autant que cette question est, malheureusement, bien moins documentée historiquement que la Shoah – les obstacles opposés par la Turquie à l’accès aux archives y sont pour beaucoup –, d’où la nécessité d’un large débat. Et aussi parce qu’elle ne pose pas les mêmes problèmes spécifiques que la nécessité de réagir à une forme cachée d’antisémitisme, phénomène qui a une histoire et un ancrage particulier dans la société française. Il n’existe pas, dans son histoire, un phénomène équivalent à l’égard des Arméniens – à la différence, bien sûr, de la société turque, et, donc, de certains secteurs de l’immigration turque en France –, qui pourrait se déguiser sous la forme d’un négationnisme du génocide qu’ont subi les Arméniens dans l’empire ottoman.

Malgré leurs imperfections, ces trois lois ont rempli des fonctions essentielles et l’heure n’est pas à leur mise en cause mais au refus de tout ajout de lois nouvelles. D’autant qu’une décision d’avril 2007 du Conseil des ministres européens de la Justice sur la lutte contre le racisme et la xénophobie prétend inciter les États à prévoir des sanctions pénales contre la « négation », mais aussi la « banalisation » et la « complicité de banalisation » de « tous » les génocides et crimes contre l’humanité, dont elle donne, de surcroît, une définition très large. D’autant, aussi, que des risques nouveaux d’instrumentalisation de l’histoire se multiplient depuis la dernière élection présidentielle.

L’histoire, nouvel enjeu des politiques ?

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Instrumentalisation : la mort de Lazare Ponticelli, dernier des « poilus », a donné lieu, contrairement à sa volonté, à une cérémonie aux Invalides.

Le 90e anniversaire de la fin de la Première Guerre mondiale risque d’en être l’occasion si, comme le suggère un récent rapport sollicité par le président de la République, l’idée du « sacrifice » des poilus, « combattants conscients » morts par « devoir national », était placée au coeur de la commémoration. La manière dont la mort, en mars 2008, du « dernier des poilus », Lazare Ponticelli, a été marquée, incite à le craindre quand on sait que le défunt, jusqu’en 2007, à l’âge de 109 ans, avait refusé de telles funérailles. Le décès de cet Italien engagé dans la Légion en 1914, puis à partir de 1915 dans l’armée de son pays, a en effet donné lieu à une messe aux Invalides, avec honneurs militaires et discours du chantre de la « fierté d’être Français », Max Gallo.

La loi relative aux archives, adoptée en seconde lecture par l’Assemblée nationale le 1er juillet 2008, ne rassure pas davantage. La question ne concerne pas seulement les chercheurs mais le droit de tout citoyen, dans une démocratie, à accéder à l’instrument de connaissance et de mémoire partagée que représentent les archives publiques. Or, cette loi invoque de manière extrêmement discutable la notion de « respect de la vie privée » pour limiter l’accès à certaines archives judiciaires concernant des affaires politiques, qui ne sont pas consultables à l’expiration du délai légal de soixante ans, mais seulement après soixante-quinze ans, ou même cent ans. Comme l’ont montré les débats parlementaires, cet allongement des délais vise à entraver les recherches sur la période de la guerre d’Algérie et de la décolonisation, en particulier sur l’OAS, signe de ce que les préoccupations qui ont présidé à la loi de 2005 n’ont pas disparu. D’autant que le gouvernement a déclaré son intention de mettre sur pied en 2008 la Fondation pour l’histoire de la guerre d’Algérie prévue par l’article 3 de cette loi – et qui risque d’être sous l’influence des groupes nostalgiques du « bon temps des colonies » –, et que des musées ou autres lieux voués aux mérites de la colonisation française sont en projet, notamment à Montpellier, Marseille et Perpignan.

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Les Invalides sont déjà le siège de deux musées distincts et complémentaires : le musée de l’Armée et le musée d’Histoire contemporaine-BDIC.

Tout aussi inquiétant est le projet d’un nouveau musée d’« Histoire civile et militaire de la France » installé aux Invalides, qui a fait l’objet d’un rapport commandé par le Premier ministre et remis en avril 2008. Pour les besoins d’une France « malade de son histoire » et en voie de « perdre son âme », il serait voué au « socle factuel », matrice d’une « identité nationale » en péril. Étrange formule que celle d’« histoire civile et militaire », alors que l’histoire du pays, qui est celle de tous ses habitants, citadins ou ruraux, artisans, marchands ou ouvriers, croyants ou incroyants, d’ici ou d’ailleurs, ne peut être vue sous le seul angle de celles de l’armée et de l’État.

Comme le montre le livre Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France. Dictionnaire critique (Agone, avril 2008), face à une histoire bling-bling qui jongle avec les personnages historiques pour les placer dans une longue file indienne illusoire, face à une histoire qui repose sur une conception figée de l’identité nationale et sur l’invention d’une « repentance » brandie comme un épouvantail, la vigilance s’impose. Directement concernés, les enseignants se demandent, en particulier, s’ils sont obligés d’en être les relais ou s’ils doivent continuer à poser les bases d’une réflexion critique sur le passé. Nombreux sont les citoyens qui partagent leurs interrogations.

Gilles Manceron

Notes

[1] Gilles Manceron est notamment l’auteur de Marianne et les colonies (La Découverte, 2003) et La Colonisation, la loi et l’histoire (avec Claude Liauzu, Syllepse, 2006) ; il vient de collaborer à l’ouvrage Histoire de la colonisation. Réhabilitations, falsifications et instrumentalisations (sous la direction de Sébastien Jahan et Alain Ruscio, Les Indes savantes, 2007). Il est membre du Comité de vigilance sur les usages de l’histoire (CVUH).

Cet article est repris de CAES magazine N° 87 — été 2008.


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