Gabon-France : un expulsé pour deux reconduits


article de la rubrique les étrangers
date de publication : dimanche 9 mars 2008


La France continue d’appliquer – sans “états d’âme” [1] – sa politique des quotas en « reconduisant à la frontière » des étrangers qui vivent dans notre pays, parfois depuis de nombreuses années.

Il ne faut pas s’étonner que les pays d’origine des “reconduits” s’émeuvent des conditions dans lesquelles les expulsions se déroulent, et en viennent, par mesure de réciprocité, à expulser des Français en situation irrégulière. C’est ce à quoi le Gabon vient de procéder en réplique à l’expulsion de deux de ses ressortissants – à moins qu’il ne s’agisse d’une mesure de rétorsion suite à la diffusion en France d’un reportage mettant en cause le président Bongo.

1,3 millions de Français vivent à l’étranger, environ 200 000 en Afrique, dont près de 10 000 au Gabon. On estime à environ 400 000 le nombre d’étrangers de nationalité sub-saharienne vivant en France [2]. Souhaitons que les personnes soumises à une mesure d’“éloignement”, dans un sens ou dans l’autre, le soient dans des conditions qui respectent leur dignité.

[Mise en ligne le 7 mars 2008, complétée le 9 mars par le texte de Pierre Haski]

Expulsion de Français : le Gabon tend un miroir à la France

par Pierre Haski, sur Rue89 le 7 mars 2008 [3]

Omar Bongo a beau être l’un des personnages les plus caricaturaux de la Françafrique, il vient d’offrir à la France un miroir déformant dans lequel il ne fait pas bon de se voir.

Furieux des conditions d’expulsion de France de deux étudiants gabonais en situation administrative irrégulière, il a décrété que tout Français dans la même situation au Gabon serait mis dans le premier avion s’il était découvert au cours d’un contrôle d’identité...

Monsieur tout-le-monde en sera peut-être choqué : on ne peut pas faire ça à un Blanc quand même... Et pourtant, le Français "clandestin", ça existe. Les autorités gabonaises estiment que sur 10 000 Français résidant sur leur territoire, entre 5 et 10% sont en situation administrative irrégulière, soit entre 500 et 1 000 personnes. Dans un petit pays comme le Gabon (1,2 million d’habitants), c’est beaucoup : entre 30 000 et 60 000 personnes ramenées à l’échelle française.

Les contrôles ont démarré dès l’aéroport. Mardi, selon Le Monde, un cadre pétrolier français a été refoulé à son arrivée à Libreville et remis dans l’avion de Paris... Et il est probable qu’il y en aura d’autres, pour l’exemple.

Faire prendre conscience aux Français de l’inhumanité de leurs pratiques

Les Français clandestins doivent donc raser les murs à Libreville, ne doivent plus oser sortir dans les lieux publics de peur d’être contrôlés, ne doivent plus pouvoir aller travailler de peur d’être dénoncés... Comme des Africains clandestins en France !

C’est là que Bongo a été génial. Comment mieux faire comprendre aux Français le caractère arbitraire, illégal et franchement inhumain de certaines de leurs pratiques si ce n’est en les leur appliquant ?

Que dirait-on si un père français d’un enfant de 4 ans était expulsé brutalement du Gabon et renvoyé en France sans son enfant ? C’est ce qui est arrivé à l’un des deux Gabonais expulsés de Reims, et qui provoque cette crise...

Il y a quelques années, un cinéaste africain avait eu la brillante idée d’inverser ainsi les rôles. Dans "Africa Paradis" de Sylvestre Amoussou, situé en 2033, l’Europe est en crise économique, et l’Afrique en pleine prospérité. Et les Européens tentent par tout les moyens d’émigrer dans ce "paradis" du plein emploi et de l’Etat providence.

« J’ai inversé la situation, en disant que les Blancs sont fainéants »

Le cinéaste béninois suit ainsi le parcours de deux Français candidats à cette traversée clandestine... Et dans son film, figure même un ministre de l’Intérieur qui rappellera quelqu’un aux Français.

Sylvestre Amoussou expliquait lors d’un passage à Montréal : « J’ai inversé la situation, en disant que les Blancs sont fainéants. C’est ce que l’on entend tout le temps sur les Noirs. J’ai eu envie de mettre les Européens dans cette situation. »

Bongo est certes mal placé pour faire la leçon à la France, lui qui a été placé au pouvoir par Paris il y a plus de ... quarante ans, et qui y a été maintenu depuis. Mais il a eu cette fois une saine colère dans laquelle de nombreux Africains se reconnaîtront.

En espérant qu’elle fasse réfléchir l’ancienne puissance coloniale dont le Président réaffirmait jeudi dans Le Figaro l’« obligation de résultats quant aux reconduites à la frontière ». Une nouvelle incitation à piétiner les règles les plus élémentaires de notre propre droit, et de l’humanité.

Libreville riposte à l’expulsion de deux Gabonais par Paris

par Laetitia Van Eeckhout, Le Monde du 6 mars 2008

Réciprocité

Jugeant "abusive" l’expulsion récente par la France de deux de ses ressortissants, le gouvernement gabonais a décidé d’appliquer la même règle en matière de politique migratoire à l’égard des Français en situation irrégulière sur son territoire, aussi bien ceux qui arrivent que ceux qui y résident déjà. Mardi 4 mars, un cadre français du secteur pétrolier venant travailler au Gabon a été refoulé à son arrivée à l’aéroport Léon Mba de Libreville. Il a été empêché de pénétrer sur le territoire gabonais et a dû repartir.

La veille, Libreville avait fait part de sa "stupeur et (de son) indignation", estimant que la France avait "violé" de manière "flagrante" les accords entre les deux pays avec des "reconduites abusives". Les autorités gabonaises ne digèrent pas la reconduite à la frontière en février de deux de ses ressortissants étudiants en France.

Le 19 février, Raïssa Menge Ondo, 29 ans, qui préparait une licence en droit à Toulouse, a été expulsée par les autorités préfectorales de Haute-Garonne au motif qu’elle "n’est pas menacée dans son pays" et qu’elle "manque de sérieux dans ses études".

Léguy Mbira, 32 ans, a été mis le 29 février de force dans un avion à destination de Libreville. Père d’une fille de 4 ans restée en France, M. Mbira avait obtenu un master en ressources humaines à l’université de Reims en 2004. Il avait entrepris des démarches pour changer de statut et pouvoir honorer un contrat de travail à durée indéterminée. Contrat qui lui aurait permis de financer le doctorat qu’il projetait de suivre dans une école privée.

"Normalement il y a une concertation entre les services gabonais et français, mais depuis quelque temps les services français arrêtent des Gabonais sans nous consulter et ils les mettent dans l’avion", relevait, mercredi, le ministre de l’intérieur gabonais André Mba Obame. Il a annoncé que désormais son pays n’aviserait plus les services français et reconduirait les Français à la frontière : "Ce sont les services français qui ont commencé les premiers." "Il y a beaucoup de Français en situation irrégulière au Gabon. Ils pourront être reconduits à la frontière, si au cours d’un contrôle de police, ils ne justifient pas de carte de séjour", a insisté M. Mba Obame. Selon lui, "5 à 10 %" des quelque 10 000 Français installés au Gabon ne seraient pas en règle et pourraient donc être expulsés.

Le Gabon entend aussi appliquer la règle de la réciprocité à tout Français qui débarquerait sans visa à Libreville. Bien que soumis à une obligation de visa, les ressortissants français arrivaient jusqu’alors fréquemment sans visa. Il leur était cependant possible d’en obtenir un à l’arrivée à l’aéroport de Libreville : cela ne devrait plus être le cas.

Les autorités gabonaises ne comprennent pas pourquoi la France n’a toujours pas ratifié l’accord signé à l’été 2007 entre les deux pays. Le 4 juillet, le ministre français de l’immigration, Brice Hortefeux, s’était rendu à Libreville pour signer un accord de "gestion concertée des flux migratoires". Accord qui prévoit notamment d’alléger et faciliter la délivrance de visas à des Gabonais souhaitant venir étudier ou travailler en France. En contrepartie, le Gabon s’est engagé à faciliter le rapatriement de ses ressortissants qui résideraient en France en situation irrégulière.

Au ministère français de l’immigration, on précise que cet accord est en cours de ratification. "Le projet de loi de ratification a été adopté le 20 février en conseil des ministres et doit être soumis au Parlement au printemps", explique-t-on, tout en ajoutant que "cet accord n’a pas pour finalité d’accorder des visas à des étudiants qui ne le justifient pas".

Les deux reconduites à la frontière qui ont suscité la colère des Gabonais ne sont ni plus ni moins, pour le ministère, que "l’application normale de la loi par le préfet". "Il s’agit, souligne-t-on dans l’entourage de M. Hortefeux, d’une étudiante de 29 ans inscrite pour la septième année en licence. Et d’un étudiant de 32 ans n’ayant plus obtenu de diplôme depuis 2004. Ce qui suffit à démontrer que le maintien d’une carte de séjour en tant qu’étudiant n’est pas justifié."

Laetitia Van Eeckhout

Protestation après un reportage sur le patrimoine de Bongo

Le Monde du 6 mars 2008

Le ministère des affaires étrangères du Gabon a protesté, dans un communiqué publié mercredi 5 mars, contre un reportage de France 2 sur les biens immobiliers détenus en France par le chef de l’Etat gabonais, Omar Bongo Ondimba, et "réfléchit à la suite à donner aux relations franco-gabonaises". Le gouvernement gabonais a "convoqué" l’ambassadeur de France pour lui exprimer son "étonnement sur la diffusion" de ce reportage. "Dans ce contexte", le Gabon "se réserve désormais le droit de réagir contre cet acharnement médiatique (...) conformément aux principes de réciprocité", a ajouté le ministère.

Une enquête publiée dans Le Monde (du 1er février) a révélé que le président Bongo disposerait de trente-trois appartements ou maisons, dont un hôtel particulier de 18 millions d’euros à Paris, acheté en juin 2007 par une société civile immobilière associant deux des enfants du président gabonais.

Notes

[1] Le préfet du Var a déclaré agir sans états d’âme.

[2] D’après des statistiques de janvier 2005 : http://www.ined.fr/fr/pop_chiffres/....

[3] Cet article de Pierre Haski a été repris sur le site Bongo doit partir.


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