
George W. Bush signe une loi autorisant des interrogatoires violents
« Il est rare que le président signe une loi tout en sachant qu’il va sauver des vies américaines et j’ai ce privilège ce matin », a déclaré George W. Bush, juste avant d’apposer, mardi 17 octobre, son nom au bas d’un texte de loi très critiqué, The Military Commissions Act of 2006, qui autorise le recours à des méthodes agressives d’interrogatoire et le jugement par des tribunaux militaires des suspects de terrorisme.
Assis derrière une table sur laquelle on pouvait lire "Protéger les Etats-Unis", à la Maison Blanche, M. Bush a défendu cette loi en estimant qu’elle était un « instrument vital » de la lutte contre le terrorisme. Il a réfuté qu’elle autorise la torture contre les terroristes présumés [2].
La loi permet à la CIA de poursuivre les interrogatoires menés au secret par l’agence de renseignement et recourant à des méthodes qui, selon leurs détracteurs, confinent à la torture. Elle octroie à M. Bush un pouvoir d’interprétation des règles internationales sur le traitement des prisonniers. Elle permet, en outre, le jugement des terroristes présumés par des tribunaux militaires mais n’exige pas que chacun d’eux soit défendu par un avocat [3].
« La loi que je signe aujourd’hui contribue à la sécurité de ce pays et adresse un message clair : ce pays est patient, il est honnête, il est juste, et nous ne reculerons pas devant les menaces contre notre liberté », a indiqué M. Bush, dans un nouvel effort pour faire porter le débat électoral sur la sécurité et la « guerre contre le terrorisme ». « Par cette loi, l’Amérique réaffirme [sa] détermination à gagner la guerre contre le terrorisme », a-t-il précisé. [4]
« UNE DES PIRES ATTEINTES AUX LIBERTÉS CIVILES »
M. Bush a longuement défendu les interrogatoires secrets de la CIA. Actuellement « en sommeil » selon l’expression de la Maison Blanche, ils ont été menés dans des prisons secrètes à l’étranger, où la révélation de leur existence a suscité une vive émotion.
Ce programme a permis de recueillir des « renseignements vitaux » auprès des suspects comme le coordinateur présumé des attentats du 11-Septembre, Khalid Cheikh Mohammed, et a contribué à la capture de presque tous les responsables d’Al-Qaida aujourd’hui aux mains des Américains. Sans lui, « nos services de renseignement pensent qu’Al-Qaida aurait réussi à lancer une autre attaque contre la nation américaine », a ajouté M. Bush. Malgré les critiques, « cette loi est conforme à l’esprit et à la lettre de nos obligations internationales. Je l’ai déjà dit : les Etats-Unis ne pratiquent pas la torture ; c’est contraire à nos lois et c’est contraire à nos valeurs », a-t-il ajouté.
La loi, opportunément signée trois semaines avant des élections parlementaires qui paraissent de plus en plus périlleuses pour la majorité républicaine de M. Bush, fait déjà l’objet de recours devant les tribunaux. L’Union des libertés civiles américaine a pour sa part dénoncé « une des pires atteintes aux libertés civiles de l’histoire des Etats-Unis ». « Le président peut désormais, avec l’accord du Congrès, maintenir indéfiniment en détention des personnes sans chef d’accusation, [...] inculper des gens sur des rumeurs et autoriser des procès pouvant aboutir à la peine de mort sur la base de témoigages obtenus par la force », s’est indigné son président, Anthony D. Romero.
Selon un sondage, près d’un tiers de la population mondiale accepte l’usage de la torture
LEMONDE.FR avec AFP, le 19 octobre 2006Pour 59 % des gens dans le monde, « le terrorisme n’est pas une excuse pour contourner la législation contre la torture ». Mais pour près d’un tiers des sondés, le danger est tel que les gouvernements devraient être autorisés à utiliser la torture si cela permet de sauver des vies innocentes. Tel est le résultat d’un vaste sondage, rendu public jeudi 19 octobre, mené dans 25 pays parmi les plus exposés au risque terroriste, comme la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et Israël.
L’enquête, effectuée pour BBC World par l’institut de sondage Globescan, dans le cadre du programme sur la politique internationale PIPA (Program on International Policy Attitudes) lancé par l’université du Maryland aux Etats-Unis, a été menée auprès 27 407 personnes dans 25 pays, entre mai et juillet 2006.
ISRAËL, RUSSIE, CHINE, TRÈS DIVISÉS SUR LA QUESTION
Les Italiens sont les plus opposés à l’usage de la torture (81 %), suivis des Australiens et des Français (75 %), des Canadiens (74 %), des Britanniques (72 %) et des Allemands (71 %). Aux Etats-Unis, une importante majorité (58 %) des personnes interrogées se disent également opposées à l’usage de la torture. Toutefois, 36 % d’Américains justifient ces actes, un des pourcentages parmi les plus élevés dans le monde.
Les autres pays où la population tolère la torture sont l’Irak (42 %), les Philippines (40 %), la Russie (37 %) et la Chine (37 %). L’exemple israélien est particulièrement intéressant : 43 % des Israéliens soutiennent l’idée qu’elle peut être un recours nécessaire, contre une majorité à peine plus importante qui réfute cette idée (48 %). Mais ce pourcentage cache une réalité un peu différente : la population israélienne est divisée entre Juifs, largement majoritaires, et Arabes israéliens, qui représentent près d’un citoyen sur cinq. Alors que seuls 19 % des Arabes israéliens sont favorables à l’usage de la torture, ils sont 53 % à l’accepter parmi les Juifs.