Georges Frêche, un “sous élu” récidiviste de la haine verbale, par Vincent Geisser


article de la rubrique racisme, antisémitisme
date de publication : jeudi 16 mars 2006


Sexiste, mégalomane, communautariste, islamophobe, nostalgique du « bon vieux temps des colonies »..., on le savait déjà [1] !

Georges Frêche, ancien maire de Montpellier, imperator socialiste de la région Languedoc-Roussillon, vient de récidiver, en franchissant une nouvelle fois la « ligne brune » : il n’a pas hésité à qualifier les enfants de Harkis de « sous-hommes », notion inspirée de l‘idéologie national-socialiste.

La direction nationale du PS a réagi « très modérément », peu choquée semble-t-il par ce « dérapage verbal » qui puise pourtant directement dans la rhétorique nazie.


Employer la formule haineuse de « sous-hommes » n’a sans doute rien à envier aux calembours antisémites de Jean-Marie Le Pen ou à « l’humour tendancieux » de Dieudonné. Rappelons quand même pour ceux qui l’auraient oublié que « sous-hommes » (en allemand : Untermenschen) est l’un des concepts centraux de l’idéologie raciste des nazis [2]. Elle désignait les représentants des races dites « inférieures », à savoir les Juifs, les Tziganes et les Slaves et a même fait l’objet d’une codification sur le plan juridique par le biais des lois de Nuremberg de 1935. Elle visait à animaliser des êtres vivants pour mieux justifier leur élimination et leur extermination. Georges Frêche, professeur d’histoire du droit à la prestigieuse université de Montpellier 1 pouvait-il ignorer la signification et la connotation précises du terme ? Pour sa défense, certains diront que sa langue a fourché mais ici la « fourche » évoque étrangement la croix gammée.

Ce n’est pas simplement l’élu qui a déshonoré la République. C’est aussi l’enseignant qui a déshonoré l’Université française, parce qu’il est censé connaître et transmettre l’Histoire aux nouvelles générations d’étudiants. On peut d’ailleurs s’étonner qu’aucune autorité académique n’ait à ce jour pris position sur les étranges jeux de langage du « professeur Frêche ». Il est vrai que la tendance actuelle serait plutôt à banaliser les propos xénophobes des élus républicains (« youyous dans les mairies »  [3], « polygamie des femmes immigrées » [4], « retrait de la nationalité française » aux mineurs délinquants  [5]...) et le contexte préélectoral explique sans doute beaucoup de choses : la fédération PS de l’Hérault est l’une des plus importantes de France (« elle pèse » comme on dirait dans le langage militant) et G. Frêche tend à être considéré par la rue Solferino comme un « capteur de suffrages » irremplaçable. De ce point vue, il est vrai que le dérapage frêchien ne pèse pas grand-chose au regard des enjeux de l’investiture socialiste : pourquoi froisser un « ami » qui vous veut du bien ? Ici, le « Bien » ne se confond pas avec la « morale de l’Histoire » mais avec la « morale électorale », à savoir les réserves des suffrages d’adhérents en vue de la présidentielle de 2007.

Certes, on pourrait y voir simplement une nouvelle « gaffe politique » de la part d’un élu local habitué, il est vrai, aux excès de langage sur les femmes, les étrangers et les minorités culturelles et religieuses. Toutefois, à y regarder de plus près, le « dérapage » de G. Frêche s’inscrit dans une longue chaîne de la haine verbale qui n’est pas sens effets sur sa manière de « faire de la politique ». Force est de constater que le président de la région Languedoc-Roussillon a promu un système de gouvernement local fondé sur le populisme, l’autoritarisme et le clientélisme communautaire, s’érigeant ainsi en despote languedocien et recourant fréquemment à l’intimidation pour faire taire ses détracteurs et ses adversaires politiques.

Une convergence ancienne avec l’extrême droite et les criminels de l’OAS : la chasse aux « suffrages roses bruns »

Si, depuis le milieu des années 1980, la droite méridionale (Languedoc-Roussillon et Provence-Alpes Côte d’Azur) a fait du « dragage des suffrages » de l’extrême droite une de ses spécialités électorales, l’on peut dire que, sur ce plan, le « socialiste » Georges Frêche a été incontestablement un innovateur et un précurseur. En effet, dès 1973, le futur député-maire est allé directement démarcher auprès du Front national qui, à l’époque n’était encore qu’un groupuscule fascisant [6], pour assurer sa victoire au deuxième tour des élections législatives dans la circonscription de Montpellier-Lunel.

Les récits de cet événement sont édifiants et auraient dû faire exclure logiquement et définitivement G. Frêche de la galaxie socialiste et républicaine [7]. Au contraire, les appels frêchiens en direction du parti d’extrême droite constituent pour ainsi dire son baptême électoral. Pour faire battre le candidat gaulliste (UDR, ancêtre du RPR et de l’UMP), Georges Frêche n’a pas hésité, à l’époque, à se rendre en personne au siège local du FN, portant l’accolade au leader fascisant au nom d’une haine commune des gaullistes (ceux qui ont donné l’indépendance à l’Algérie !). Mais faute d’obtenir un accord électoral en bonne et due forme, G. Frêche utilisera dès le milieu des années 1970 les services d’anciens de l’OAS pour attirer à lui les suffrages des nostalgiques et des radicaux de l’Algérie française. En somme, G. Frêche a compris très tôt l’intérêt de capter cet électorat « rose brun », formé, en grande partie, d’anciens électeurs de la gauche coloniale (SFIO et Parti radical), déçus par la gauche et reprochant virulemment aux « gaullistes » de les avoir abandonnés.

Mais l’on commettrait probablement une erreur d’interprétation si l’on y voyait uniquement des manœuvres électorales conjoncturelles. En réalité, celles-ci vont connaître un certain processus de stabilisation et d’institutionnalisation dans le temps : à l’échelon local, notamment municipal, G. Frêche est parvenu avec beaucoup d’habileté à conserver sous les couleurs socialistes (PS) un électorat blessé et radicalisé, en fournissant des signes très clairs de son adhésion à des thèses que l’on pourrait qualifier de « révisionnistes » sur le plan historique et relevant très largement de la légende coloniale. Ainsi, le député-maire usera fréquemment des registres affectif et symbolique, donnant naissance à une nouvelle légende locale : Montpellier promue « petite Algérie française » au cœur du Languedoc-Roussillon !

Encore faut-il préciser que la légende coloniale frêchienne ne puise pas dans celle de ces Pieds noirs pacifistes partisans de la réconciliation et qui trouve aujourd’hui une certaine expression politique au PS (Georges Morin et son association de dialogue « Coup de Soleil » par exemple) mais dans une idéologie revancharde qui joue très largement sur les frustrations, le racisme anti-arabe et l’idée de l’illégitimité de la « présence musulmane » en France. Sur ce plan, il n’y aucune ambiguïté : G. Frêche partage la même haine des « gaullistes » (identifiés à des « traîtres »), des « Maghrébins » (ceux qui nous ont chassé) et des « Musulmans » (les envahisseurs) que les leaders du Front national, ce qui explique, en grande partie, que sa rhétorique reproduit grossièrement les clivages hérités de l’Algérie française, avec d’un côté les Européens (la « race des seigneurs »), de l’autre, les « indigènes musulmans » (la « race inférieure ») et entre les deux, les « juifs sépharades » qui sont de plus en plus assimilés à des « Pieds noirs juifs », alors que, rappelons-le, ce sont des autochtones (originaires de Palestine, Andalous, Livournais, Berbères, etc.) et non des anciens colons.

Il est intéressant de savoir où se situent précisément les Harkis et leurs enfants dans le cadre de cette représentation frêchienne de la « coexistence communautaire ». Là aussi, les différentes déclarations du despote languedocien ne laissent planer aucune zone d’ombre : les Harkis sont identifiés dans le discours frêchien au bloc des « Maghrébins-Musulmans », considérés comme des supplétifs qui ont certes droit à des gratifications matérielles et symboliques pour services rendus à la France (logement, emplois, plaques commémoratives...), mais qui sont soumis à un code du silence. Ils sont traités en quelque sorte comme des « sous-hommes protégés » et, en échange de leur protection, ils doivent allégeance totale au patron politique local, faute de quoi ils sont écrasés et humiliés publiquement, à l’instar de la déclaration virulente de Georges Frêche, le samedi 11 février 2006 : « Vous êtes vraiment d’une incurie incroyable. Vous ne connaissez pas l’histoire. Moi qui vous ai donné votre boulot de pompier, gardez-le et fermez votre gueule ! Je vous ai trouvé un toit et je suis bien remercié. Arrêtez-vous ! Arrêtez-vous ! Allez avec les gaullistes ! Allez avec les gaullistes à Palavas. Vous y serez très bien ! Ils ont massacré les vôtres en Algérie et vous allez leur lécher les bottes ! Mais vous n’avez rien du tout ! Vous êtes des sous-hommes ! Rien du tout ! Il faut que quelqu’un vous le dise ! Vous êtes sans honneur. Vous n’êtes pas capables de défendre les vôtres ! Voilà, voilà...Allez, dégagez ! »  [8].

Mais au-delà de ces nombreuses outrances verbales, c’est tout un système politique local à la fois clientéliste et communautariste que Georges Frêche a mis en place dans sa ville de Montpellier et dans la région Languedoc-Roussillon. Ce système basé sur une gestion populiste mériterait à lui seul une analyse approfondie.

Une « petite Algérie française » au cœur du Languedoc

Georges Frêche n’est pas pied-noir et c’est bien là son problème dans une agglomération montpelliéraine, où les rapatriés représentent près de 20 % de la population. Conscient de ce « déficit identitaire », il ne tente pas de le surmonter par une logique républicaine et universaliste mais, au contraire, par un système clientéliste qui se fonde sur une sorte de « préférence pied-noire », adaptation locale de la « préférence nationale » prônée par Jean-Marie Le Pen. D’entrée jeu, précisons que nombreux sont les rapatriés qui rejettent ce système préférentiel : ils veulent être traités comme des citoyens ordinaires et souhaitent que leurs problèmes quotidiens soient résolus par le droit commun. C’est là une des caractéristiques du communautarisme en politique : ils s’exercent à l’encontre de ceux qu’il est censé avantager et défendre. Les Pieds Noirs montpelliérains n’ont rien demandé. Ils se trouvent « communautarisés » malgré eux, au profit de quelques leaders associatifs avides de reconnaissance et de gratifications matérielles et symboliques. Ainsi, G. Frêche se fait le champion d’une « politique pied noire », non dans sa version libérale qui fut celle des partisans du dialogue au moment des « événements d’Algérie » mais dans sa version « radicale » de ceux qui prônèrent la « vengeance » à l’égard des Musulmans et de leurs alliés européens et métropolitains. De ce fait, le « sous-élu Frêche » n’a aucun complexe à travailler aujourd’hui avec des anciens de l’OAS : pour lui, ce sont eux qui ont eu historiquement raison et les « libéraux » (André Mandouze, Jean Sprecher, Jean-Paul Ducos, Alain Accardo...)  [9] ne sont que des utopistes ou, pire, des « traîtres communistes et gaullistes » qui ont lâché l’Algérie française. Sur ce plan, l’on retrouve un nouveau point de convergence avec le Front national et l’ensemble de l’extrême droite française : une haine viscérale des gaullistes  [10], des communistes et, d’une manière générale, des partisans du dialogue. Pour G. Frêche, l’Algérie française, c’est l’OAS et l’OAS, c’est l’Algérie française ! Son apologie des actions sanglantes de l’OAS n’est heureusement pas partagée par l’ensemble des rapatriés. On se souvient, qu’au cours des années 1990, la Conférence nationale des élus socialistes d’origine maghrébine (CNESOM-FNSER  [11]), présidée par Georges Morin (socialiste d’origine constantinoise, proche de Louis Mermaz) avait courageusement protesté contre les déclarations de G. Frêche réhabilitant le terrorisme de l’OAS  [12]. A l’époque, le PS comptait encore dans ses rangs quelques consciences pieds-noires « éclairées » qui osaient s’attaquer directement à la démagogie frêchienne.

Mais le négationnisme colonial de G. Frêche ne se cantonne pas seulement à ses paroles. Il se traduit également dans les actes par une politique de clientélisme communautaire qui vise à flatter le sentiment revanchard des Pieds Noirs radicaux au détriment des libéraux. En somme, « Montpellier la surdouée »  [13] l’est sans aucun doute - personne ne le nie - mais moins en technologies futuristes et en création d’emplois qu’en révisionnisme et en négationnisme sur le plan de l’histoire coloniale. A l’Université, comme dans les assemblées politiques locales, le « professeur Georges Frêche » côtoie régulièrement son adversaire mais néanmoins ami le « professeur Jean-Claude Martinez (ils se tutoient), comme lui enseignant en droit, député européen et vice-président du Front national  [14]. Les deux hommes partagent la même passion pour la légende coloniale et le même désir d’en faire un axe majeur de la politique locale. Certaines déclarations et/ou actions de G. Frêche pourraient aisément être mises sur le compte du leader du Front national et vice-versa. Les deux hommes n’ont d’ailleurs pas hésité à entonner ensemble le Chant colonial (« C’est nous les Africains qui revenons de loin ... »), lors d’une interruption de séance au Conseil régional, le 30 novembre 2005, pour dénoncer l’attitude des parlementaires français qui avaient « osé » voter contre l’amendement sur les « aspects positifs de la présence française en Afrique du Nord »  [15]. Furieux de cette atteinte à la « vérité historique » (celle des négationnistes coloniaux bien sûr !), l’ancien maire de Montpellier a dénoncé cet acte de « rébellion » et comparé ses camarades socialistes à des « gugusses qui font une opération politicienne »  [16]. Par cette déclaration outrancière, il est clair qu’il a voulu marqué ses distances avec son parti d’appartenance (PS) pour mieux signifier ses accointances idéologiques avec les anciens de l’OAS qui, rappelons-le, sont nombreux à Montpellier à faire le lien (au sens fort du terme) entre G. Frêche et le Front national local. A cette occasion, le leader régional du parti lepéniste a tendu la main à son « ami Frêche » en déclarant sur un ton ironique : « Bravo Frêche ! Et s’ils te virent, tu sais que tu as toujours une bonne soupe de côté au FN » [17]. En somme, nous n’appartenons pas au même parti, mais nous partageons des valeurs communes et surtout nous entonnons les mêmes chants nostalgiques : la colonisation célébrée comme une grande œuvre française et les socialistes humanistes, les gaullistes et les communistes assimilés à des traîtres à l’intérêt et national.

Il semble, d’ailleurs, qu’en Languedoc-Roussillon, les frontières politiques sont en permanence brouillées : les trois leaders locaux (Georges Frêche pour le PS, Jean-Claude Martinez pour le FN et Jacques Blanc pour l’UMP  [18]) développent communément un « social-populisme » qui nous rappelle parfois les heures les plus obscures de la vie politique française contemporaine, celles de l’ascension fulgurante à l’échelon local, puis national, de figures profondément ambivalentes, telles que Jacques Doriot (Parti populaire français), Simon Sabiani (PPF) ou Maurice Déat (Parti socialiste français, dissident de la SFIO). Bien sûr, il convient d’éviter les raccourcis historiques et les anachronismes faciles. Mais le brouillage des frontières et les « passerelles populistes » sont malheureusement monnaie courante sur les scènes politiques méridionales : Montpellier, Orange, Marseille, Marignane, Toulon et Nice en constituent des illustrations parmi d’autres. La tentation de chasser sur les terres du Front national n’est jamais très loin dans les stratégies des états-majors politiques locaux. Et G. Frêche sait magnifiquement en jouer : tantôt il se plait à dénoncer les alliances de ses adversaires avec l’extrême droite, tantôt il lance des signaux pour rallier à lui une partie de l’électorat lepéniste. C’est ici que sa « politique pied noire » prend tout son sens : casser les clivages politiques traditionnels et créer une « unité populaire » (populiste ?) face à des périls supposés communs (les élites parisiennes, la bureaucratie centrale, les intellectuels critiques, l’islamisme, etc.). En bref, G. Frêche s’inscrit pleinement dans le courant d’un « socialisme autoritaire » qui a toujours connu des adeptes en France et qui a provoqué par le passé les pires dérives dans les rangs de la gauche.

Comme nous le mentionnions précédemment, la « politique pied noire » de G. Frêche ne se limite pas exclusivement au registre rhétorique. Elle se traduit également par une certaine matérialisation du communautarisme, à savoir une politique publique municipale en direction des « Pieds noirs », en général, et des « Radicaux » de l’Algérie française, en particulier. Ainsi, il y a plus de 15 ans, il a émis pour la première fois l’idée d’un « Musée de l’histoire de France en Algérie 1830-1962 » qui serait localisé précisément à Montpellier. Mais ce n’est que récemment, en 2002, qu’il a relancé le projet (achat à l’armée d’un bâtiment de 2 millions d’euros)  [19], profitant probablement de la « conjoncture politique » et de la relative tolérance ambiante à l’égard des thèses prônant le révisionnisme en matière coloniale. Ce qui est intéressant à noter, c’est que, d’une part, le musée entend célébrer uniquement l’œuvre européenne en Algérie - et accessoirement les Harkis considérés comme des « supplétifs » - et qu’il n’accorde qu’une place réduite aux « combattants français » (la FNACA par exemple n’y est pas associée). Car dans la vision frêchienne de l’Algérie française, les jeunes appelés, sous-officiers et officiers français qui sont morts pour la France n’occupent qu’une place insignifiante, comme s’ils représentaient une sorte de « tâche honteuse » dans la représentation idyllique de la présence française en Afrique du Nord. Cachez ces victimes et ces héros que je ne saurais voir ! Sur ce plan, G. Frêche affiche un mépris total pour ces « Malgré nous français » et encore davantage pour les Moujahids algériens qui ont pourtant lutté pour la libération de leur pays. Seuls compte à ses yeux les « purs et durs », ceux qui continuent à véhiculer, quarante ans plus tard, la nostalgie nauséabonde d’une « Algérie perdue », livrée aux hordes arabes et musulmanes. Le projet du « Musée de la France en Algérie » répond ainsi à des motivations purement idéologiques, sinon électoralistes, à savoir : conforter les groupes de pression pieds-noirs radicaux au détriment des partisans du dialogue et de la réconciliation. A ceux qui oseraient lui demander pourquoi le conseil scientifique du futur musée ne comprend pas d’historiens « objectifs » et « nuancés » sur la question algérienne, il répond sur un ton méprisant : « On ne va pas faire un musée de l’histoire de l’Algérie, car c’est à Alger de le faire. On va rendre hommage à ce que les Français ont fait là-bas ». Ou encore : « Ces imbéciles d’anticolonisateurs, ces professeurs d’histoire ne savent pas de quoi ils parlent. » Et pour finir en beauté, dans le pur style de l’outrance verbale chère à Georges Frêche : « Rien à foutre des commentaires d’universitaires trous du cul. On les sifflera quand on les sollicitera ». S’il le faut, on créera « un comité scientifique avec un seul membre, Georges Frêche ! »  [20].

Mais le négationnisme colonial du président Frêche ne s’arrête pas là. S’il le faut, il sait utiliser également la menace physique pour faire taire les témoins de l’Histoire. Ainsi, en novembre 1994, le maire de Montpellier apprenant la venue dans sa ville de Henri Alleg, ancien directeur du quotidien communiste Alger républicain et surtout compagnon de lutte pour l’indépendance de l’Algérie, a déclaré sur un ton virulent : « Si j’avais su à l’avance qu’Henri Alleg y participait, je n’aurais pas donné de salle. [...] La présence de ce cadre français du FLN - le mouvement des égorgeurs de harkis et de pieds-noirs - constituait à Montpellier une véritable provocation ». Le maire est allé encore plus loin, parlant de « trahison », ajoutant que cet acte « a valu à d’autres douze balles dans la peau »  [21].

Georges Frêche « assassin de la mémoire » est aussi un communautariste en puissance. Bien qu’il aime à se réclamer des valeurs de la République et de la laïcité pour dénoncer notamment la « menace islamiste » dans les quartiers, il recourt portant à un subtil dosage « ethnique » au sein des instances du pouvoir local, reproduisant certains clivages hérités de la période coloniale. Dans une enquête réalisée pour l’hebdomadaire Le Nouvel Observateur, le journaliste Jacques Molénat a montré comment, lors des élections municipales de 1995, G. Frêche avait composé sa liste en tenant compte des « grands équilibres sociodémographiques » issus directement de la présence française en Afrique du Nord  [22]. On retrouve ainsi parmi ses candidats des représentants des trois départements de l’Algérie française (l’Algérois, le Constatinois et l’Oranais) et des Protectorats du Maroc et de Tunisie. Les « Israélites » (juifs laïques) et les protestants d’obédience calviniste et luthérienne se voient également réservés une place de choix dans le conseil municipal. On croit rêver mais c’est pourtant bien le réalité politique locale : Montpellier est devenue aujourd’hui, avec Marseille, l’un des principaux laboratoires français du communautarisme municipal et pire, dans une ville de gauche socialiste, dont le maire se dit pourtant attaché à la défense de l’idéal républicain ! A ce titre, le projet politique frêchien en matière de gestion municipale des « communautés » évoque étrangement le régime fédératif pensé par Guy Mollet, en février 1960, qui visait à assurer la représentation politique des différentes « ethnies » composant l’Algérie française  [23].

Et les Musulmans dans tout ça ? Quelle place occupent t-ils précisément dans la configuration politique montpelliéraine ? Perçus encore comme « immatures », ils paraissent moins conviés à la représentativité politique locale qu’à la mise sous tutelle, par le biais d’une gestion paternaliste et sécuritaire qui rappelle sur de nombreux points la « politique musulmane » des autorités coloniales de l’Algérie française.

Tribaliser et humilier les « Musulmans »

Communautariste en chef, Georges Frêche a fait de sa « politique pied noire » un axe central de l’action publique locale dans l’agglomération montpelliéraine. Comme nous l’avons vu précédemment, celle-ci aboutit à restaurer une vision nostalgique et revancharde de l’histoire de France en Algérie, faisant la part belle aux « Radicaux » (anciens sympathisants et activistes de l’OAS) au détriment des « Libéraux » (partisans du dialogue et de la réconciliation). En ce sens, la « communauté pied noire » se trouve valorisée et instrumentalisée malgré elle (elle n’a rien demandé à G. Frêche). Mais cette « valorisation » idéologique et électoraliste a aussi une contre partie discriminatoire : une « politique musulmane » fondée sur l’humiliation permanente et l’obsession du contrôle.

De ce point de vue, l’ancien maire de Montpellier s’inscrit dans la droite ligne de la « politique religieuse » menée sous l’Algérie française : violation systématique des principes de la laïcité républicaine par des interventions intempestives dans les affaires cultuelles, mise sous tutelle des associations et des mosquées et, clientélisme à l’égard des « personnalités musulmanes » (harkies, algériennes et marocaines) promues en « petits Bachagas locaux » et entièrement à la solde de leur unique patron politique : « le représentant des musulmans, il n’y en a qu’un, c’est moi ! » a-t-il déclaré un jour devant ses clients communautaires  [24]. On se croirait revenu cent ans en arrière ! Aussi la description faite par le politologue Raberh Achi de la « politique musulmane » sous l’Algérie coloniale pourrait-elle s’appliquer, en grande partie, au cas montpelliérain actuel : « Le principe de séparation apparaît tout d’abord comme un instrument de contrôle politique dans la mesure où l’interprétation de la loi de 1905 aboutit paradoxalement à la constitution d’un clergé officiel de par l’incitation à la constitution d’associations cultuelles ; il est interprétéensuitecomme unerègle économique servant à conserver d’un côté un fonctionnariat du culte et à le rémunérer et de l’autre d’isoler toute tentative de création de lieux de culte indépendants par un refus de financement ; enfin, il constitue un argument discursif tendant à souligner l’impératif de la distinction des sphères politique et religieuse dans la mission civilisatrice française et par le biais d’une entreprise diffuse de laïcisation. En dépit de leur caractère contradictoire ces différents registres discursifs font apparaître que le principe de séparation fluctue dans son application pour signifier très souvent son contraire, à savoir des formes de césaropapisme » [25].

Dans le cas précis de Montpellier, comme l’a très bien montré Adda Sadi dans son mémoire de DESS  [26], il s’agit moins cependant d’une « officialisation de l’islam » que d’une municipalisation du culte musulman sous le contrôle direct du Maire. En effet, dès le milieu des années 1980, G. Frêche a tenté d’initier une « politique musulmane » sous la tutelle de la mairie - pour ne pas dire sous le diktat du Maire -, tissant des réseaux communautaires et cooptant des dirigeants musulmans faisant allégeance à sa personne. Mais, il est vrai, qu’à l’époque, dans l’esprit de G. Frêche, la « communauté musulmane » se limitait à la seule « communauté harkie » et il comptait bien s’appuyer sur celle-ci pour construire un « islam municipal » entièrement inféodé à ses intérêts politiques et électoralistes. Il s’agit moins de valoriser les Harkis par rapport aux autres musulmans (Marocains, Algériens, Tunisiens et enfants d’immigrés) que de les prolonger dans leur rôle de supplétifs.

D’une certaine manière, l’on pourrait dire que G. Frêche a orchestré un semblant de valorisation des Harkis mais qui se fondait, en réalité, sur un profond mépris à leur égard. Dans les années 1980, G. Frêche considérait déjà les Harkis comme des « sous-hommes » mais des « sous-hommes utiles » ! Il cherchait à les transformer en supplétifs de sa propre « politique musulmane » à l’échelon municipal. C’est toute la différence avec les temps actuels, où les enfants de Harkis désireux de s’émanciper de la tutelle frêchienne, provoquent la fureur de l’autocrate languedocien, les traitant comme des « sous-hommes » devenus inutiles, sinon « moins utiles » que par le passé.

C’est dans cette perspective d’instrumentalisation politique à outrance de la « communauté harkie » qu’a été promu un personnage obscur, sans aucun charisme, ancien agent municipal, Khatir Nédromi, qui sera « l’homme de main » de G. Frêche pour toutes les affaires locales concernant de près ou de loin l’islam et les populations d’origine maghrébine. Sur ce plan, K Nédromi fait figure de « Bachaga des temps modernes » - bien que la formule soit antinomique - qui exécutera pour le maire de Montpellier toutes les basses besognes en matière communautaire, ne disposant de facto d’aucune autonomie par rapport à la municipalité. « Bâtisseurs de mosquées » pour certains, « intermédiaire corrompu » pour d’autres, K. Nédromi assoit progressivement son « influence patriarcale » sur la communauté musulmane montpelliéraine, empêchant toute tentative d’émergence d’un islam autonome. En 1997, il se voit récompensé de sa « fidélité » et de ses « loyaux services » par la remise « clef en main » d’une salle de prière de 2500 places dite « Mosquée Avicenne » (quartier du Petit Bard), dont les travaux ont été entièrement financés sur fonds publics municipaux (3,5 millions de francs) et dont les statuts entérinent une dépendance totale à l’égard de la mairie, contrevenant aux principes fondamentaux de la laïcité française, comme le rappelle Adda Sadi dans son mémoire : « Ainsi, toute modification au sein de l’équipe dirigeante devra être immédiatement signifiée à la mairie. Une dissolution de l’association ou toute autre situation de droit entraînera une résiliation immédiate de la convention. Une clause prévoit enfin qu’à tout moment, ‘si l’intérêt général le justifie’, la Ville peut récupérer les locaux après préavis d’un mois » [27].

A Montpellier, nous sommes donc confrontés à une « caricature de laïcité » : celle-ci n’est pas simplement violée systématiquement par la mairie mais elle est aussi détournée à des fins purement autoritaires et sécuritaires pour faire taire toute « voix musulmane » dissidente ou simplement critique. On se croirait revenu à l’époque de Napoléon ou, pire, aux « années noires » de Vichy, avec l’Union générale des Israélites de France (UGIF), créée par le régime du Maréchal Pétain dans le but de contrôler et de ficher les Juifs de France [28]. Bien sûr, le contexte est totalement différent. Heureusement, l’antisémitisme d’Etat a disparu en France. Mais le rapport développé par G. Frêche à l’égard des Musulmans, de Montpellier, combinant volonté de contrôle sécuritaire et islamophobie haineuse, nous rappelle tristement certains réflexes vichyssois.

Si jusqu’au début des années 2000, les « Harkis » (ou plutôt la représentation fantasmée de cette communauté) ont constitué le pivot de la « politique musulmane » de l’ancien maire, ce ne n’est plus le cas actuellement. Nicolas Sarkozy a inventé le concept d’ « immigration jetable » ; Georges Frêche celui de « communauté jetable » ! La démographie locale aidant, la « communauté harkie » pèse moins aujourd’hui dans l’agglomération montpelliéraine - ce sont les Marocains et les Français d’origine marocaine qui sont désormais majoritaires [29] -, G. Frêche croit pouvoir se passer de leurs services. Après les avoir utilisés et instrumentalisés pendant près de vingt ans, afin de bâtir sa « politique musulmane », il veut désormais les réduire au silence. C’est bien connu, les « sous-hommes » n’ont pas le droit à la parole. « Moi qui vous ai donné votre boulot de pompier, gardez-le et fermez votre gueule ! », tout est dit dans cette déclaration de G. Frêche du 11 février 2006 : il prétend réduire les Harkis et leurs enfants à un rôle d’auxiliaires silencieux de son pouvoir personnel.

En effet, la réélection de G. Frêche à la tête de la municipalité, en mars 2001, se traduit par une réorientation partielle de sa politique à l’égard des musulmans montpelliérains. Les principes restent identiques mais les « méthodes » et les « hommes » changent légèrement. Conscient de la montée en puissance de la « communauté marocaine » et fidèle à ses pratiques clientélistes, G. Frêche va développer une politique de séduction à son égard, en lui proposant implicitement de devenir le nouveau pivot de « la politique musulmane » de la municipalité. C’est dans ce cadre qu’il contribue à promouvoir une nouvelle figure musulmane, Lhoussine Tahri, le « Bachaga marocain de Montpellier » qui, lui aussi, recevra clef en main, en 2002, « sa » salle de prière de 800 m2, entièrement financée sur les fonds publics municipaux. Nous sommes en pleine manifestation du clientélisme communautaire, dont G. Frêche est devenu le virtuose : je te donne une mosquée contre ton silence et les suffrages de « ta » communauté ! La nouvelle salle de prière, gérée par l’Association des Franco-Marocains et située dans la quartier populaire de « La Paillade » - que G. Frêche surnomme avec mépris « Ouarzazate » [30] -, est entièrement contrôlée par la mairie et se voit appliquer les mêmes conditions restrictives que la première « mosquée municipale » créée en 1997 : c’est G. Frêche qui coopte directement ses responsables et, en cas de changement de « ligne », il se réserve la possibilité de les révoquer unilatéralement. Par la clientélisation de la « communauté musulmane », G. Frêche cherche ainsi à s’assurer un contrôle total [totalitaire] des lieux de culte autant pour des motifs sécuritaires que pour des objectifs électoralistes, comme le relève fort pertinemment Adda Sadi : « Le choix de construire des ‘salles polyvalentes’ qui servent de mosquées est une volonté de contrôler la communauté. En effet en plus du financement public des lieux de cultes, celui-ci nomme le responsable de l’association gestionnaire des lieux [...]. Si la mairie est donc prête à financer elle-même la construction de salles de prière, elle continue à refuser la construction de mosquées par les musulmans eux-mêmes. L’autre coté de cette attitude volontariste semble être un désir de contrôle en nommant les futurs gestionnaires et responsables de ses lieux »  [31].

Outre le clientélisme communautaire et la cooptation de « bachagas locaux », la « politique musulmane » de G. Frêche repose également sur une pratique de l’humiliation systématique à l’égard des musulmans montpelliérains à coups de déclarations ouvertement racistes et de petites phrases assassines, confirmant son statut de « délinquant verbal ». Les manifestations de haine sont trop nombreuses pour pouvoir être toutes citées ici. Mentionnons ses propos au sujet des jeunes françaises qui portent le voile que l’ancien maire de Montpellier assimile à des malades des « oreillons », ou des imams étrangers qu’il compare à des « analphabètes » ou encore des représentants d’une association musulmane indépendante, le Comité de réflexion et d’innovation (CRI), qu’il identifie à des « disciples d’Al Qaeda ». En 2003, en visite dans une école du quartier, il aurait parlé de sa volonté de « dératiser La Paillade [quartier populaire montpelliérain] ». Ou, pire, conviant des personnalités musulmanes à un repas officiel, en 2004, il leur aurait fait servir des pizzas, en leur précisant quelques minutes plus tard sur un ton ironique : « J’ai oublié de vous dire que c’étaient des pizzas au porc ! ». Il est probable que même Jean-Marie Le Pen n’aurait pas osé verser dans une telle provocation. C’est la « soupe au cochon » avant l’heure et, de ce point de vue, G. Frêche est un innovateur de la haine : ce que Jean-Marie Le Pen a rêvé secrètement, Georges Frêche l’a réalisé publiquement, aux yeux et aux vues de ses camarades socialistes et des personnalités locales. Il est clair que pour le président Frêche, ce ne sont pas simplement les « Harkis » qui sont des « sous-hommes » mais l’ensemble des Musulmans, des Arabo-Berbères et autres espèces de « Bougnoules », insulte prodiguée à l’égard de jeunes montpelliérains d’origine maghrébine à l’entrée d’un meeting pour les élections législatives de 2002 par un conseiller municipal fidèle de G. Frêche. Le président-fondateur du CRI, Youssef Djoufelkit, témoigne ainsi des nombreuses humiliations et vexations subies lors de la campagne électorale de 2002 : insultes verbales, menaces physiques, interdiction d’accéder à certains lieux publics, sans parler des phrases assimilant les jeunes musulmans montpelliérains à des « terroristes » et à des « partisans de Ben Laden » [32]. Car pour l’imperator du Languedoc-Roussillon (La Septimanie comme il aime à l’appeler), la « présence musulmane » est fondamentalement illégitime sur le territoire français. Elle est en quelque sorte « tolérée ». Dans une lettre-réponse à l’association des Etudiants musulmans de France (EMF-section de Montpellier) qui, comme son nom l’indique, est animée par des étudiants français de culture musulmane, il écrivait ainsi : « Vous connaissez le vieux proverbe paysan qui résume la sagesse universelle : ‘dans un pays il faut suivre la mode ou quitter le pays’ » [33]. En somme, selon le professeur Frêche, les citoyens français de culture musulmane doivent se taire ou faire leurs valises !

« Lepénie-les-Flots » : un calque local du programme du FN

Mais au-delà de sa haine pour les musulmans croyants et pratiquants, le discours de G. Frêche recèle une dimension xénophobe et anti-immigrés qui le classerait davantage dans la droite nationaliste, voire à l’extrême droite, que parmi les « Républicains », à moins de considérer que l’ancien maire de Montpellier est l’héritier d’une gauche nationaliste, populiste et autoritaire, digne de Doriot et de Déat. A ce titre, son entretien dans La Gazette de Montpellier, datée du 2 mai 2003, constitue un calque presque parfait du programme électoral du Mouvement pour le France (MPF) de Philippe de Villers et/ou du Front national de Jean-Marie Le Pen [GM]. On y retrouve les thèmes favoris de l’extrême droite française adaptés au contexte montpelliérain.

En premier lieu, s’y exprime une profonde aversion pour les élites politiques du moment et, en particulier, celle de son propre « camp », les élites socialistes accusées de trahir le peuple français :

« Il y a quinze ans, quand j’alertais la gauche sur les problèmes de l’insécurité, quand je disais que le peuple avait droit à la sécurité, quand je faisais signer des pétitions pour demander plus de policiers à Pasqua, ou que je soutenais les efforts de Chevènement en matière de prévention et de police de proximité, la gauche angélique me montrait du doigt en stigmatisant « la gauche barbelée ». La gauche caviar, dans sa morgue et sa suffisance, n’a jamais su analyser ce développement du sentiment de peur chez les gens. On voit où cela nous a conduit. Alors, de même qu’il ne faut pas laisser le drapeau tricolore, "La Marseillaise", ou la sécurité, à Le Pen, il ne faut pas non plus lui laisser l’immigration » [GM].

Son anti-élitisme (thème fétiche des politiciens populistes) s’accompagne d’un anti-immigrationnisme : les « immigrés », catégorie fourre-tout, dans laquelle il englobe abusivement les citoyens français héritiers de l’immigration et les enfants de Harkis, sont clairement désignés comme une « menace intérieure » pour la cohésion nationale :

Question du journaliste : Vous trouvez qu’il y a trop d’Arabes en France ?
« Je dis que l’incapacité de notre pays, depuis quarante ans, à intégrer convenablement les millions de citoyens nés, sur notre sol, de parents d’origine étrangère, constitue le plus grand échec politique français des quarante dernières années, et la plus grande menace intérieure pour notre avenir » [GM].

Mais, plus grave encore, G. Frêche induit l’idée que c’est bien l’immigration maghrébine qui pose problème, en ce sens que les précédentes vagues migratoires se seraient intégrées sans grande difficulté à la société française. Là aussi, on voit s’exprimer un thème récurrent de l’extrême droite française, réhabilitant d’une manière démagogique les « anciens immigrés » (Italiens, Espagnols, Polonais...) pour mieux stigmatiser les « nouveaux » ou ceux qui sont représentés comme tels :

« Cela a été vrai pendant près de 120 ans : depuis le milieu du XIXe siècle, notre pays a largement assuré sa croissance démographique par un apport massif de population étrangère. Cette arrivée d’étrangers, venus d’abord d’Italie, puis d’Espagne, du Portugal, ou encore de Pologne, ne s’est pas faite sans heurts. Mais en quelques années, une génération tout au plus, l’intégration a fait son oeuvre. Et les enfants d’immigrés n’ont jamais connu de difficultés à vivre durablement au sein de notre nation... sauf depuis les vingt ou trente dernières années. Je le constate. tous les jours à Montpellier, mais c’est vrai sur l’ensemble du territoire : l’intégration des fils d’immigrés, venus du Maghreb, est de moins en moins réussie au fur et à mesure que les années passent. C’est-à-dire qu’au lieu de progresser vers une solution, nous régressons chaque année un peu plus » [GM].

Et pour quelles raisons, selon G. Frêche, l’immigration maghrébine serait-elle moins « intégrable » que les précédentes vagues migratoires ? L’ancien maire de Montpellier avance, d’abord, le facteur démographique, reprenant en cela le thème de « l’invasion » cher à l’extrême droite. En somme les « Maghrébins » seraient d’autant plus dangereux pour la cohésion nationale, qu’ils seraient plus nombreux sur le territoire français. C’est la vraie fausse théorie eugéniste du « nombre » :

« Par exemple, cet élément nouveau, inconnu dans le passé : la communauté française d’origine maghrébine devient si nombreuse qu’une partie d’entre-elle ne souhaite plus s’intégrer, tout simplement ! Dans certains quartiers, ces fils de l’immigration ont même tendance à refouler les Français d’origine qui y vivent, pour délimiter ce qu’ils appellent leur territoire » [GM].

Le président de Languedoc-Roussillon se lance, ensuite, dans des explications « civilisationnelles », cautionnant la thèse du « péril vert », reprise pure et simple de la propagande d’extrême droite de l’entre-deux guerres sur le « péril juif ». En deux mots : l’islam ne serait pas une religion comme les autres et les musulmans de France seraient susceptibles à tout moment de trahir l’intérêt national, en basculant dans le camp du radicalisme islamique :

« La renaissance de l’intégrisme ne facilite pas les choses : elle accélère le processus. L’arrivée en Europe de propagandistes de l’Islam radical, la multiplication des mosquées où l’on entend parfois des discours très violents, les télévisions par satellite, les cassettes d’inspiration fondamentaliste, tout cela fait, qu’une partie de la communauté musulmane, de plus en plus « encadrée », marche à reculons dans l’intégration [...]. Elle progresse. Et ce qui complique le problème, c’est que l’islam, contrairement au christianisme, mélange le religieux, le politique (le calife était chef d’état) et le militaire (les califes étaient chefs militaires). Quand Jésus dit : " mon royaume n’est pas de ce monde ", les responsables de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF) ; ceux qui ont sifflé Sarkozy, répètent que " le Coran est notre constitution. " Face à cette dérive, la République française n’a pas su, ou n’a pas voulu, définir les conditions de l’intégration dans notre pays : c’est une faute historique, dont les dégâts sont encore à venir. Notre République hésite : l’affaire du "voile islamique" est particulièrement révélatrice à ce sujet » [GM].

Sexiste, raciste, xénophobe, islamophobe, communautariste en puissance et en acte, négationniste de l’histoire coloniale mais toujours « socialiste » ou, du moins, adhérent et responsable du PS ! C’est un cauchemar éveillé mais c’est pourtant bien la « réalité vraie », comme diraient certains. Comment un élu socialiste qui depuis, plus de vingt ans, a revêtu les habits de la haine ordinaire et de « délinquant verbal » peut-il être reconduit sans heurts à l’investiture d’un parti politique qui se réclame de l’universalisme républicain, de l’humanisme et de l’antiracisme ? Si l’histoire ne se répète pas, elle est porteuse de leçons qu’il conviendrait de méditer.

Epilogue : la « leçon de Jaurès » ou quand l’antisémitisme a emporté la gauche socialiste

Victoire pour Georges Frêche ! « Suspendu » des instances dirigeantes du PS ! Exclu vous n’y pensez pas ! La Fédération de l’Hérault, totalement verrouillée par G. Frêche, pèse sûrement trop lourd dans le décompte des voix pour l’investiture du futur ou plutôt de la future candidate socialiste à l’élection présidentielle. Mais que valent ces « sous-hommes » harkis ou autres « sous-produits de l’humanité » (« bougnoules », « racailles », « barbares » ou autres « sauvageons »...) dans la Realpolitik électorale du PS ? Pas grande chose, si l’on en juge à la sanction homéopathique infligée au « délinquant verbal » par la direction du PS. Pire, le « cas Frêche » pourrait faire école : le socialisme autoritaire et populiste est susceptible de donner des idées à d’autres caciques locaux du PS avides de récolterles suffrages « roses bruns » sur leurs terres électorales. On croît rêver ! C’est la leçon du 21 avril à l’envers ! Perdre son « âme républicaine » pour sauver Ségolène Royale ?! C’est la preuve par Frêche : soyez racistes, xénophobes et sexistes, mais surtout ne le criez pas trop fort ! Vous pourriez réveiller Jaurès !

Réélu député, Jaurès avait décidé, en avril 1895, d’effectuer son premier voyage en terre d’Algérie qui comptait, à l’époque, l’une des plus importantes fédérations socialistes de France. « Elle pesait », comme on dirait aujourd’hui dans le langage militant. Le récit de ce « voyage jaurésien », magnifiquement conté par l’historien Charles-Robert Ageron, révèle un leader socialiste profondément septique : « surtout depuis le décret Crémieux, voulu par les colons algériens pour diviser la masse indigène et regretté par eux du jour où ils s’aperçurent que la masse des voix juives pouvait arbitrer leurs élections, l’antijudaïsme est, en Algérie, une plate-forme électorale » [34]. D’ailleurs Jaurès lui-même « croyait alors, comme beaucoup de socialistes, que dans l’antisémitisme ‘soufflait un véritable esprit révolutionnaire’ ; il espérait aussi assister à la ‘réconciliation de l’Européen et de l’Arabe’ [...]. La tâche des socialistes d’Algérie lui paraissait donc double : ‘arracher à l’opportunisme juif le pouvoir qu’il monopolise’, et coordonner leurs efforts avec ceux du socialisme français » [35].

Influencé par les multiples pressions de la fédération socialiste d’Algérie [française], Jaurès a cru, pour un temps du moins, que « socialisme » et « antisémitisme » étaient, d’une part, parfaitement conciliables et que, d’autre part, cette combinaison paradoxale pouvait être « utile » au triomphe du socialisme français. Mais heureusement, cet aveuglément jaurésien ne fut que de courte durée. Face aux excès de la propagande haineuse des leaders socialistes locaux (Saurin, Chaze et surtout Viviani), pour qui « en Algérie, la meilleure forme de combat social c’est l’antisémitisme » [36], Jaurès compris très vite que l’idéologie coloniale (« diviser pour mieux régner ») et l’antisémitisme de ses camarades étaient non seulement « méprisables » mais qu’ils pouvaient aussi conduire la gauche à sa faillite électorale et morale : « la colère est plus forte chez les indigènes que la peur, et pour maintenir l’ordre troublé par les exactions des colons, il faudra du sang et encore du sang ! .... Il ne restera plus qu’un îlot de 400 000 colons battu d’une énorme houle d’éléments étrangers. Ce sera tout simplement la fin de l’Algérie » [37]. Et, on pourrait rajouter, à la suite de Jaurès, « ce sera tout simplement la fin du socialisme colonial » [38] !

Une « leçon de Jaurès » à méditer au présent...

Vincent Geisser
Politologue,
chercheur à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (CNRS),
enseigne à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence.

Notes

[1] CIR, « Le député maire PS Georges Frêche remet ça ! », www.oumma.com, 4 juin 2002.

[2] Thierry FERALl, Le national-socialisme. Vocabulaire et chronologie, Paris, l’Harmattan, 1998. Cf. aussi David SERVENAY, « Abécédaire de la machine à tuer », http://www.rfi.fr/actufr/articles/0....

[3] Mustapha MAZARI, « Les youyous et la ‘racaille’ », Le Quotidien d’Oran, 3 décembre 2005.

[4] Falila GBADAMASSI, « Polygamie : mère de toutes les émeutes en France ! », http://www.afrik.com/article9062.html, 21 novembre 2005.

[5] Thomas LEBEGUE, « L’UMP surfe sur la crise des banlieues », Libération, 29 novembre 2005. Lire aussi « Jean-Paul Garraud et l’ombre de Vichy », Chroniques du racisme ordinaire », http://racismeordinaire.over-blog.c..., 6 décembre 2005.

[6] Jean-Yves CAMUS, Le Front national, histoire et analyses, Paris, Laurens, 1997. Renaud DELY, Histoire secrète du Front National, Grasset, 1999.

[7] LDH de Toulon, socialiste ou colonialiste, il faut choisir. Lire aussi « Une déviance morale peut en cacher une autre. Quand Frêche démarchait le FN », L’Agglorieuse, http://www.lagglorieuse.com/article.php3 ?id_article=254, 30 juin 2004.

[8] Déclaration de Georges Frêche le samedi 11 février 2006 à Montpellier lors de la cérémonie en l’hommage de Jacques Roseau : enregistrement original sur le site de Libération : http://www.liberation.fr/page.php?A....

[9] On entend par « libéraux » « ceux qui se sont constamment opposés à la domination du lobby colonial et à la politique ‘coloniale’, au sens strict, de la France ». Sur ces « libéraux d’Algérie », cf. Le statut de l’Algérie et de ses habitants, par Jean Sprecher extrait de l’extraordinaire ouvrage de Jean Sprecher À contre-courant, Alger, éditions Bouchène, 2000.

[10] Haine des gaullistes que G. Frêche parvient difficilement à refouler. Rappelons encore une fois sa déclaration, à propos de Harkis, le 11 février 2006 : « Arrêtez-vous ! Arrêtez-vous ! Allez avec les gaullistes ! Allez avec les gaullistes à Palavas. Vous y serez très bien ! Ils ont massacré les vôtres en Algérie et vous allez leur lécher les bottes ! Mais vous n’avez rien du tout ! Vous êtes des sous-hommes ! ».

[11] La FNESER est la Fédération nationale des élus socialistes et républicains, dont la CNESOM était membre. Cette dernière regroupait des élus municipaux pieds noirs, harkis et enfants issus de l’immigration maghrébine (Algérie, Maroc et Tunisie).

[12] Sur l’action du « groupe Morin » au sein du PS, cf. Vincent Geisser, Ethnicité républicaine. Les élites d’origine maghrébine dans le système politique français, Paris, Presses de sciences po, 1997, p. 179-182.

[13] « Montpellier la surdouée » était le slogan municipal dans les années 1980, à l’initiative de Georges Frêche et faisant l’objet d’une vaste opération de marketing.

[14] « Georges Frêche, ses anciens... et ses nouveaux amis », Chroniques du racisme ordinaire, 2 décembre 2005 : http://racismeordinaire.over-blog.c....

[15] François Martin-Ruiz, « Quand Frêche entonne un chant colonial », Le Monde du 2 décembre 2005.

[16] F. Martin-Ruiz, ibid. Cf. aussi la dépêche AFP Montpellier du 1er décembre 2005.

[17] Jean-Claude Martinez (FN) cité par F. Martin-Ruiz, ibid.

[18] Jacques Blanc (UMP), ancien président du Conseil régional de Languedoc-Roussillon, élu avec les voix des conseillers régionaux du FN. A son propos, cf. l’ouvrage de Yves Pourcher, Votez pour moi ! Les campagnes électorales de Jacques Blanc en Languedoc-Roussillon (1986-2004), Presses de Sciences Po, 2005.

[19] Sur le dossier du musée de l’Algérie française, cf. Jean-Marc Leclerc, « Un musée relance la polémique sur la présence française en Algérie », Le Figaro, 7 novembre 2005.

[20] Le Midi libre, 16 novembre 2005, Libération du 17 novembre 2005, cité par la LDH-Toulon, socialiste ou colonialiste, il faut choisir.

[21] L’Humanité du 7 décembre 1994 : cité par la LDH-Toulon, « Socialiste ou colonialiste, il faut choisir », 16 janvier 2006.

[22] Jacques Molénat, « Georges Frêche : un laïque oecuménique », Le Nouvel Observateur, n° 2015, 19 juin 2006.

[23] Michel Abitbol, « La citoyenneté imposée. Du décret Crémieux à la guerre d’Algérie », dans Pierre Birnbaum (dir.), Histoire politique des juifs de France, Paris, Presses de Science Po, 1990, p. 215.

[24] Cité par Xavier TERNISIEN, « islam : l’œcuménisme selon Georges Frêche », Le Monde, 21 avril 2004.

[25] Raberh ACHI, « Le principe de séparation des Eglises et de l’Etat àl’épreuvedesrapportsdeforcecoloniaux. Socio-histoire d’une forme fluide d’administration du culte musulman par l’Etat français en Algérie coloniale (1905-1950 », Colloque « Immigration, intégration, citoyenneté. Quelles avancées ? », CEPIC-Paris 1, 6 mars 2004.

[26] Adda SADI, Le fait musulman à Montpellier. Etat des lieux, mémoire de DESS sous la direction de Vincent Geisser, DESS « Management interculturel et médiation religieuse », IEP d’Aix, 2001-2002.

[27] Adda SADI, Le fait musulman à Montpellier. Etat des lieux, op. cit.. Cf. aussi l’article de Xavier TERNISIEN, « islam : l’œcuménisme selon Georges Frêche », Le Monde, 21 avril 2004.

[28] On peut conseiller le lecteur de se reporter au livre pertinent de Michel LAFFITTE, Un engrenage fatal : L’UGIF (Union générale des Israélites de France) face aux réalités de la Shoah, 1941-1944, Paris, éditions Liana Lévi, 2003.

[29] Dans son mémoire de DESS, Adda SADI fournit les chiffres suivants pour l’agglomération montpelliéraine (année 1999) : 5 000 Harkis, 2 174 Algériens, 402 Tunisiens et 10 480 Marocains. Bien sûr, ces données ne prennent pas en compte les individus de nationalité français d’origine maghrébine qui sont aujourd’hui majoritaires. On peut évaluer la population originaire du Maghreb à Montpellier à environ 40 000 ou 50 000 personnes.

[30] A l’occasion de l’inauguration du tramway de Montpellier, G. Frêche s’exclamait : « Ici, c’est le tunnel le plus long du monde : vous entrez en France et vous ressortez à Ouarzazate », désignant ainsi le quartier de La Paillade, cité par le journal Le Midi Libre, 1er juillet 2000.

[31] Adda SADI, Le fait musulman à Montpellier. Etat des lieux, op. cit., p. 21.

[32] Entretien téléphonique avec Youssef Djoufelkit, 1er mars 2006.

[33] Georges Frêche, Lettre adressée à EMF, datée du 25 avril 2002.

[GM] Georges FRECHE, « Osons changer les règles de l’immigration », entretien dans La Gazette de Montpellier, 2 mai 2003. L’entretien est accessible sur Internet : http://oumma.com/article.php3?id_ar....

[34] Charles-Robert AGERON, « Jaurès et les socialistes français devant la question algérienne (de 1895 à 1914) », dans Politiques coloniales au Maghreb, Paris, PUF, 1972, p. 154.

[35] C.-R. AGERON, ibid., p. 159.

[36] René Viviani, cité par C.-R. AGERON, ibid., p. 162.

[37] Jaurès dans La Petite République du 31 décembre 1898, cité par C.-R. AGERON, ibid., p. 159.

[38] C’est notre propre citation, V.G.


Suivre la vie du site  RSS 2.0 | plan d'ensemble du site | le site national de la LDH | SPIP
-->