En 1995, le vote pied-noir a largement contribué à l’élection de Jean-Marie Le Chevallier, alors candidat du FN à Toulon. Il avait aussi assuré le long règne municipal de Maurice Arreckx. Aujourd’hui, tout en rejetant l’idée d’un « communautarisme » des rapatriés, toutes les têtes de liste prennent soin de cet électorat.
« L’électorat pied-noir... ça n’existe pas ! » Les têtes de liste des formations engagées dans les municipales de Toulon sont unanimes à rejeter ce « communautarisme ». Quarante ans après l’indépendance de l’Algérie, il n’aurait plus de consistance. Pourtant, on retrouve des pieds-noirs sur chacune des listes actuelles, et tous les acteurs politiques estiment que le maire sortant, Jean Marie Le Chevallier (ex-FN), a capté une bonne part de cet électorat en 1995. Le phénomène est en fait aussi profond que délicat à cerner.
En 1962, avec l’installation dans le Var de 18 000 rapatriés, le corps électoral est modifié. Selon une étude réalisée en 1971 par Jacqueline Bouquerel (La Documentation française), ils représentent à cette époque de 17 à 22 % des électeurs dans certains quartiers de Toulon et jusqu’à 40 % dans des petites villes périphériques comme La Valette et La Garde. Pour tous ces arrivants, ou presque, un nom fait l’unanimité contre lui : de Gaulle. Il explique la physionomie de la droite locale jusqu’à aujourd’hui, avec la prééminence des formations non gaullistes et la force de l’extrême droite.
Georges Boutigny, cinquante-cinq ans, président de l’Amicale des anciens de la province d’Alger, explique : « C’est un peuple d’une grande immaturité politique qui arrive en métropole. Un peuple qui ne réagit pas aux événements, mais aux hommes, à coups de haine ou de reconnaissance. C’est ce qui lui tient lieu d’engagement. A ne pas le comprendre, on ne peut cerner ses engagements... parfois brouillons. » Toulon lui a réservé un accueil chaleureux : Maurice Arreckx, maire (Parti républicain) de 1959 à 1985, fait assaut de compassion, offre des emplois en mairie et sur ses listes. « Il était des nôtres et ça... on l’a tout de suite senti », explique une vieille dame de quatre-vingt-six ans. Lors du référendum sur l’autodétermination de l’Algérie, le 8 avril 1962, Toulon vote « non » à 15,44 % alors que la moyenne nationale est de 9,3 %. Le 15 août 1964, c’est à Toulon que le général de Gaulle échappe à un attentat lors de sa visite au mont Faron... Enfin, au premier tour de la présidentielle de 1965, Tixier-Vignancour obtient 15,85 % des suffrages exprimés dans le Var (5,19 % sur l’ensemble du pays).
Respect de « ma communauté »
Cette histoire paraît ancienne, mais ses traces en subsistent, car de multiples associations jouent encore sur les thèmes de l’indemnisation et de l’amnistie « pour titiller des sensibilités personnelles et une mémoire collective qui se portent vers l’homme providentiel du moment », comme l’explique Michel Baldino, président de l’Union des rapatriés du Var qui fédère plusieurs associations revendiquant plus de 15 000 adhérents.
Si tous les rapatriés ne sont pas électeurs de droite ou de son extrême, leurs votes ne penchent généralement pas à gauche. On le voit bien dans les premier et troisième cantons de Toulon, « rouges » dans les années d’après guerre et au sein desquels la population pied-noir représente 17 % de l’électorat... Au premier tour, la gauche totalise 59,51 % des suffrages en 1958, puis 45,82 % en 1964. C’est là que le FN atteint 18,30 points en 1982 et 34,41 % lors d’une partielle en 1996. Avec un conseil municipal très « algérianisé », M. Arreckx conserve une grande partie de son électorat pied-noir jusqu’au terme de son mandat municipal, en 1985.
Aujourd’hui, Gislaine Ruvira, présidente du Cercle algérianiste, figure en sixième position sur la liste de droite conduite par Hubert Falco. « J’espère qu’on respecte le vote de ma communauté et qu’on n’essaie pas de le récupérer, ou alors je serais très déçue », observe-t-elle un peu naïvement.
M. Le Chevallier, dont nombre de conseillers municipaux étaient nés en Algérie, a pris soin de réactiver la mémoire des rapatriés, en inaugurant cet hiver un carrefour Salan. François Galangau, quarante-huit ans, qui occupe la quatrième place sur la liste de gauche menée par Odette Casanova (PS), refuse l’amalgame entre le vote pied-noir et l’élection d’un maire (ex-FN) à Toulon : « Tous les rapatriés ne sont pas d’extrême droite. La plupart de ceux qui sont installés à Toulon viennent d’Oran et ont plutôt une culture syndicale et politique de gauche », dit-il. Il reconnaît cependant que « certains peuvent être victimes d’un suivisme par rapport à une personne qui leur fait chaud au coeur. Le Chevallier a cultivé cette faille, Marchiani joue également sur ce registre de la douleur, de la mémoire et de certaines valeurs ».
Quant au député socialiste Robert Gaïa, qui avait demandé à Elisabeth Guigou, ministre de l’emploi et de la solidarité, la création d’une commission consultative des rapatriés, il vient d’obtenir satisfaction...
José Lenzini