le traité d’amitié franco-algérien ne devrait pas être signé cette année


article de la rubrique les deux rives de la Méditerranée > l’Algérie et la France, aujourd’hui
date de publication : lundi 28 novembre 2005


Un article de Florence Beaugé, paru dansLe Monde daté du 26 novembre 2005, suivi d’un article du 28 novembre : "Le président algérien a été accueilli en urgence au Val-de-Grâce samedi".

[Mise en ligne le 26 novembre 2005,
dernière mise à jour lundi 28 novembre 2005.]


Côté français, on en fait de moins en moins mystère : il y a très peu de chances pour que le traité d’amitié franco-algérien - comparable au traité de l’Elysée, conclu entre la France et l’Allemagne en 1963 - soit signé avant le 31 décembre, comme l’avaient annoncé les deux parties. " L’aspect technique est bouclé depuis longtemps. Ce qui bloque, c’est l’habillage politique ", reconnaît-on à l’Elysée et au Quai d’Orsay. Dans l’entourage du président algérien, on semble encore miser sur la rencontre qu’auront, dimanche 27 novembre à Barcelone, les présidents Jacques Chirac et Abdelaziz Bouteflika, en marge du sommet Euromed réunissant les 25 Etats membres de l’Union européenne et leurs dix partenaires méditerranéens.

Cet entretien sera-t-il suffisant pour débloquer les choses ? Les responsables français paraissent sceptiques. " La volonté des deux parties d’aboutir n’est pas remise en cause. Bouteflika et Chirac savent qu’ils ont une opportunité historique à saisir, souligne un haut fonctionnaire, mais les ajustements politiques sont délicats. Il faudra peut-être une nouvelle réunion entre les deux présidents, sans doute à Paris. "

L’" habillage politique " est d’autant plus difficile à mettre au point que l’année 2005 a exacerbé les tensions. Alors que la France avait admis le principe de présenter des excuses à son ancienne colonie, la loi du 23 février a tout remis en cause. Initialement destinée à indemniser les rapatriés et les harkis, cette loi comporte un article qui souligne " le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord " et passe sous silence les aspects négatifs de la colonisation. Depuis, les responsables algériens crient leur colère. Le passé colonial a même été l’un des thèmes de la campagne référendaire d’Abdelaziz Bouteflika. Le chef de l’Etat algérien a ainsi parlé des " fours de la honte installés par l’occupant à Guelma " et les a comparés " aux fours crématoires des nazis ". Il a ensuite qualifié la loi française d’acte de " cécité mentale confinant au négationnisme et au révisionnisme ".

Comment, dans ces conditions, faire accepter à la population algérienne la signature d’un traité d’amitié avec la France ? " Le point d’équilibre est difficile à trouver. Nous devons nous assurer que les termes conclus seront acceptables d’un côté comme de l’autre ", admettent les négociateurs français, tout en notant que le ton employé par le président Bouteflika a perdu de son caractère acrimonieux.

La loi du 23 février pourrait-elle être abrogée avant la signature du traité d’amitié ? " Impensable dans l’immédiat ", ont répondu les négociateurs français à leurs interlocuteurs algériens. L’autre point d’achoppement concerne la question des harkis. Pour éviter d’être accusé, en France, de " repentance unilatérale ", Jacques Chirac souhaiterait qu’il soit fait mention de cette tragédie lors de la signature du traité. Entre 15 000 et 25 000 supplétifs musulmans ont été massacrés en Algérie après le départ de l’armée française. Ce dossier demeurant explosif dans son pays, le président Bouteflika hésite à franchir ce pas.

Le retard pris dans la signature du traité n’arrange-t-il pas, en fin de compte, les responsables français, confrontés aux conséquences de la crise des banlieues ? A l’Elysée et au Quai d’Orsay, on s’en défend catégoriquement. On fait valoir que, bien au contraire, " tout ce qui pourrait servir de passerelle avec les Français issus de l’immigration serait bienvenu ".

L’historien Benjamin Stora ne paraît guère convaincu par l’argument. Pour lui, il est " malheureusement certain " que le climat actuel n’est pas propice à cette signature. " Les Français sont-ils prêts à entendre, par exemple, que 30 000 Maghrébins sont morts pour eux pendant la première guerre mondiale ? Et 80 000 autres pendant la seconde guerre ? Qui sait que 50 000 soldats d’origine maghrébine ont péri en Indochine ? Entre la tentation sécuritaire, le repli nationaliste et l’exaltation de la nation française, comment plaider pour l’écoute de l’autre ? " s’inquiète-t-il, avant d’ajouter : " La situation actuelle est catastrophique : plus on abonde dans la radicalité républicaine, plus les saignements de mémoire se poursuivent et plus les discours fantasmés sur l’histoire coloniale abondent. C’est ainsi que se noue le drame. "

Florence Beaugé

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Bouteflika se fait hospitaliser chez son ami Chirac

par José Garçon, Libération, lundi 28 novembre 2005

La nouvelle est tombée trop tard pour que les quotidiens algériens puissent la commenter. Suivie d’un bref communiqué, elle est néanmoins annoncée en une de certains journaux d’hier. « Bouteflika hospitalisé à Paris », titre le Watan, tandis que Liberté préfère la dramatisation contenue dans « Bouteflika évacué à Paris ».

C’est samedi soir que la présidence algérienne a rendu publique l’hospitalisation d’Abdelaziz Bouteflika, 68 ans, dans la journée, au Val-de-Grâce à Paris. Précisant que le chef de l’Etat a d’abord été examiné à l’hôpital militaire Aïn Naadja d’Alger où les médecins lui ont conseillé des examens « plus approfondis » à Paris, le communiqué se contente d’évoquer des « troubles au niveau de l’appareil digestif ». Et assure que sa « situation clinique n’est pas source d’inquiétudes ».

La situation ne paraît pas être aussi simple. Le Président a en effet été transporté en catastrophe à Paris avec de violentes douleurs, notamment à l’estomac. Il semble y avoir été placé en réanimation mais son état se serait amélioré hier en fin de journée. Selon les sources, l’urgence est expliquée soit par des problèmes cardiaques, soit par une « occlusion intestinale sur tumeur abdominale ».

Secret. Côté français, la discrétion s’apparente au mutisme : sans donner de précision sur le lieu ou la durée de son séjour, le Quai d’Orsay s’est borné à indiquer que la France avait accueilli le président algérien « pour raisons médicales ».

S’il était impossible hier d’obtenir la moindre précision officielle sur sa santé, son transfert en France ­ où les hauts responsables algériens savent être assurés du secret le plus total ­ semble confirmer que son état est sérieux. Depuis des années en effet, Abdelaziz Bouteflika, qui est sous dialyse rénale, se fait traiter à Genève. Il y a quelques mois cependant, il avait été hospitalisé dans la plus grande discrétion à l’hôpital militaire du Val-de-Grâce, où son entourage et sa sécurité étaient omniprésents.

Seule certitude : Alger a informé les autorités espagnoles qu’Abdelaziz Bouteflika ne pourrait pas assister au sommet EuroMed, qui se tient à Barcelone depuis hier. Il y a été remplacé par un proche, le ministre d’Etat et ancien chef de la diplomatie algérienne, Abdelaziz Belkhadem. Même si la plupart des chefs d’Etat arabes ne participeront finalement pas ­ pour diverses raisons ­ à cette rencontre, il est peu probable que le président algérien y ait renoncé de gaieté de coeur. En marge de ce sommet, il devait notamment avoir un entretien "en aparté" » avec son homologue français.

Il faut au moins cela pour mettre fin aux tiraillements apparus entre Paris et Alger au sujet de la loi française du 23 février, qui affirme « le rôle positif de la présence française en Afrique du Nord » et du fameux « traité d’amitié » entre les deux pays. Prévue « avant la fin de l’année », sa signature a finalement été reportée, faute d’accord sur le mea culpa que le chef de l’Etat algérien voudrait obtenir de Jacques Chirac concernant la colonisation et les exactions commises par l’armée française pendant la guerre d’indépendance.

Pardon. Si Paris entend bien faire un geste en la matière à l’occasion du traité d’amitié, toutes les discussions ­ et les divergences ­ portent sur les formules qui seront prononcées. Jusqu’ici, aucun accord n’a pu être trouvé entre Paris et Alger sur cette affaire à propos de laquelle Abdelaziz Bouteflika a lancé une polémique virulente avec la France. Jacques Chirac, qui s’est déjà engagé à se rendre à Alger, sait que sa marge de manoeuvre en la matière est étroite dans une France déjà en campagne présidentielle et où les lobbies pieds-noirs et anciens de l’OAS (Organisation de l’armée secrète) sont loin d’avoir baissé les bras. Ce sont eux qui ont pesé de tout leur poids pour faire voter la loi du 23 février et nul ne doute qu’ils monteront à nouveau au créneau si Jacques Chirac s’avançait trop loin, à leurs yeux, sur le chemin de la « repentance ».

Coïncidence de calendrier : les députés examineront demain une proposition de loi socialiste visant à supprimer de cette loi la mention du « rôle positif de la présence française en Afrique du Nord ». Au moment même où on sait que Abdelaziz Bouteflika « a besoin de se reposer quelques jours » à Paris.


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