Histoire coloniale et postcoloniale

Accueil > l’Algérie > témoignages > retour à El Bayadh pour Xavier Jacquey

retour à El Bayadh pour Xavier Jacquey

dimanche 23 novembre 2008, par nf

Le mois dernier, invité par Chikh Achrati, un médecin dont il avait fait connaissance par l’intermédiaire de notre site, Xavier Jacquey est revenu à El Bayadh, l’ancienne Géryville du sud de l’Oranie. Cinquante ans après y avoir été comme infirmier militaire, accompagné de son hôte, il a revu les lieux de ses anciennes infirmeries de Kef Lahmar et des Arbaouat, et quelques-uns de ses anciens patients. Le Quotidien d’Oran a consacré une page entière à ce « tout petit événement ».

En avril 2007, nous avions repris le témoignage de Xavier Jacquey dans lequel l’ancien appelé de la guerre d’Algérie exprimait son refus de la torture. Aujourd’hui il suggère à la section de Toulon de la LDH de lancer « une campagne de repentance pour tout ce qui a été commis d’odieux, d’un bord ou de l’autre, pendant la guerre d’indépendance algérienne ».

Sa démarche rejoint celle de l’Association des anciens appelés en Algérie contre la guerre. Et c’est bien volontiers que nous continuerons à reprendre sur ce site toutes les démarches qui visent à construire des ponts – et non des murs – d’une rive à l’autre de la Méditerranée.

[Page mise en ligne le 22 novembre 2008, mise à jour le 23 novembre]

Le psychiatre d’El Bayadh

Il y a eu un fait, un tout petit événement survenu à El Bayadh fin octobre, qui a été noyé dans la routine coutumière des festivités de novembre et les crues qui ont sinistré quelques communes de la wilaya.

par Chikh Achrati, médecin, Quotidien d’Oran le 17 nov 2008

Ce fait est le séjour en catimini d’un couple de Français. Il s’agit du Dr Jacquey, psychiatre, et de son épouse. Visite de nostalgie et de pèlerinage, où l’ancien infirmier militaire a renoué avec des lieux et des noms : des connaissances d’il y a un demi-siècle.

Xavier Jacquey était connu depuis plus d’un an chez les jeunes de l’Association Culture et Tourisme d’Arbaouat (à 100 km au sud-ouest d’El Bayadh), car la Ligue des Droits de l’Homme de Toulon, France, avait publié des lettres qu’il avait envoyées à ses parents depuis Arbaouat ; Arbaouat où il avait atterri venant de Kef Lahmar.

En 1959 donc, le jeune Jacquey arrive dans le secteur de Géryville, où l’ALN est très forte (voir ci-dessous). Il est affecté à Kef Lahmar, à 45 km de Géryville, comme infirmier pour « soigner » les 4.500 nomades habitant quelques 650 tentes, regroupées autour d’un bordj dans le cadre de la structuration-encadrement de la population. Il s’indigne des conditions inhumaines des habitants, écrit à ses parents qu’il meurt quatre enfants par jour, de faim, de maladie et de froid. Pour leur éviter la « corvée de bois », il soigne les prisonniers torturés dans le poste. Il ameute sa hiérarchie médicale et ses camarades. Vingt d’entre eux, appelés du contingent, protestent par écrit auprès de leur commandant contre la torture et les viols.

Ses lettres à ses parents, Xavier Jacquey, devenu psychiatre, les a retrouvées soigneusement rangées à la mort de son père en 2000 ; « lettres-journal » où il parle de son quotidien avec les conditions précaires des nomades parqués autour du bordj, les exactions des militaires et aussi ses démêlés avec ses supérieurs. En avril 59, il est muté disciplinairement vers le sud, à Arbaouat, à 15 km d’El-Abiodh Sid Cheikh, – région connue à l’époque par ses attaques répétées –, sous les ordres du lieutenant qui l’a publiquement menacé d’une « balle perdue ». Sauf que le « Mektoub » a joué pour lui. Il est catholique pratiquant, et les religieux d’El-Abiodh Sid Cheikh, les Pères Blancs de Géryville, son aumônier militaire ainsi que l’évêque Mgr Mercier l’ont mis sous leur protection morale.

Ces lettres-journal présentent un témoignage « à chaud » d’une guerre où la torture est banalisée, où les blessés, si personne ne les protège, sont achevés, où des viols peuvent être couverts par l’autorité militaire, où le rationnement alimentaire des civils est réduit plus qu’au minimum.

Xavier Jacquey écrit à son père le 16 juin 59 : « Mon vieux papa, décidément je suis assez écoeuré par ce que je vois depuis mon arrivée en Afrique. Vrai, pas joli, joli. Actuellement, il y a un gars qui est en train de gueuler, les paras l’“interrogent”. Bientôt 48 h qu’ils sont sous de la tôle sans boire ni manger. J’ai demandé ce matin au chef de poste qui s’occupait de leur graille. Il m’a répondu qu’ils étaient encore à la diète. Et lui n’y peut rien, nous sommes sous les ordres d’un commandant parachutiste ! ».

Le confondant avec un autre infirmier qui épargna un parent blessé dans les environs d’Arbaouat en le laissant délibérément vivant sur le champ de bataille et dans l’espoir de faire plaisir à ce parent, Haj Khlifa, qui ne se rappelait que des larmes de l’infirmier militaire lorsqu’il lui avait pris le pouls, j’ai pris contact avec le Dr Jacquey.

Je l’ai trouvé dans une ignorance quasi totale de ce qui avait changé depuis. Mais apprenant qu’il faisait partie d’un cercle d’intellectuels militant pour le rapprochement des deux rives, prêts à la réconciliation dans la repentance et le pardon, loin, très loin des hagiographes du colonialisme, je l’ai invité avec son épouse à revoir ses campements.

C’est ainsi qu’il a pu faire le voyage avec Marie-Jo son épouse, et trouver les vestiges de ses deux infirmeries, à Kef Lahmar et à Arbaouat. À Arbaouat où un sourd muet, âgé alors de 10 ans, et lui ont tous les deux sauté de joie en se reconnaissant après 50 ans. Cet orphelin dont le grand père avait refusé le placement (arrangé par l’infirmier Jacquey) dans une école spécialisée à Oran, a maintenant foyer, famille et situation. Le Dr Jacquey a aussi retrouvé Maamar, l’un des quatre prisonniers affamés dans la soute à munitions dont il avait parlé à ses parents. Il a été désolé de l’Alzheimer de Bachir, le moujahid connu chez les parents Jacquey pour avoir simulé la folie après son premier tabassage, folie qu’après l’avoir soigné, l’infirmier, et profitant de l’absence de tout médecin au village, certifia pour le soustraire à de nouveaux interrogatoires.

Xavier Jacquey aux Arbaouat, 50 ans plus tard.

Le passage du couple Jacquey à Kef Lahmar et à Arbaouat a coïncidé avec les crues qu’a connues la wilaya, mais les routes coupées et les sinistrés des deux communes n’ont pas empêché l’émerveillement du Docteur ; il m’a plusieurs fois dit comme son émotion était grande en voyant la bonne santé des bambins, leur habillement chaud et leur évidente joie de vivre ; alors qu’il les avait laissés, en 59-60, pour certains pieds nus dans la neige, les yeux abîmés par le trachome, en proie à la faim et aux épidémies ; tout content de lui d’avoir pu ramener leur mortalité à un décès tous les deux jours... une performance !

Il n’a retrouvé de son infirmerie à Kef Lahmar que les deux marches et le parterre cimenté ; mais il était tout heureux d’apprendre qu’il y a aujourd’hui deux médecins au centre de santé et qu’une polyclinique est en construction.

A Arbaouat, face à la tour de guet, – en rencontrant le médecin et les infirmiers du bourg, il l’a constaté sans regret –, son infirmerie est démolie et avec elle, tout le camp qui a laissé place à des îlots d’habitations électrifiées !... Qui aurait parié il y a cinquante ans que les tentes en poil de chameau se transformeraient en maisons branchées sur le gaz naturel ?!

Une petite semaine à El Bayadh, (dont deux nuits à El-Abiodh Sid Cheikh pour cause de crue), ne saurait suffire pour le couple Jacquey de voir tout ce que recèle la région de trésors touristiques ; mais ce voyage n’était pas pour le tourisme mais pour l’évocation, le pèlerinage et surtout pour s’assurer que les engagements et les prises de positions du jeune infirmier, n’étaient pas vaines. Ainsi, il réembarque à Oran résolu à s’engager d’avantage dans le cercle des « Hommes-passerelles » ; ceux que l’Histoire a conforté dans leur choix et engagement.

Dans la poche du Dr Jacquey il y avait, entre autres, un « avis de recherche », qu’un moujahid, polytraumatisé par une mine, souhaite transmettre à un autre “juste” afin de le remercier : un légionnaire qui l’a sauvé de ses tortionnaires du 2e Bureau, à Aïn Séfra, fin 60-début 61, et dont il n’a retenu que le nom prononcé à sa manière : le capitaine-médecin Troupe, ou Traupe, ou Traube ou Troube.

Chikh Achrati

Janvier 1959 : une lettre de Xavier Jacquey  [1]

Vieux frangin[1], j’ai un remords.

Je ne veux pas effrayer les parents, et en même temps il ne faut pas cacher la vérité ; alors voilà quelques faits du point de vue militaire dont je n’ai pas parlé dans les lettres à la maison. Pour le voyage d’abord. Aucun train ne voyage jamais la nuit sauf rare exception pour un train de marchandises sur la ligne Alger-Oran. Chaque train comporte un wagon blindé. Sur Oran-Alger le train saute tous les 3 jours environ, il y a rarement des morts mais ça fout 7 ou 8 wagons et 200 mètres de voie en l’air. Sur Oran-Bou Ktoub maintenant il saute tous les jours, le dernier 25 wagons en l’air, et ça peut être le 3ème ou 4ème train de la journée qui saute.

Orléanville a un poste de harcelé chaque semaine. Autour de Tlemcen ça
barde dur. Ici nous sommes arrivés le lendemain d’une attaque : les casernes avaient été harcelées de 11h du soir à 5h 20 le matin, les FLN perchés sur les toits, jusque sur le toit de l’hôpital civil où il y a une garde d’infirmiers militaires qui se sont bien écrasés.

Deux jours avant, il y avait eu plusieurs embuscades. 6 morts à Ghassoul, des chasseurs, un convoi attaqué (une connerie du commandement, 3 hommes sans armes dans le convoi et des armes en caisses dans le premier 4x4 qui ont été prises par les FLN, les 30
chasseurs ont été attaqués par un commando de 10-12 FLN), plusieurs embuscades et morts pour la Légion.

Avant-hier, ça a remis la gomme, j’ai été relever 7 morts de la Légion près de Kef Lahmar, là où je vais tous les jours ; un peloton porté attaqué dans la plaine d’alfa par 60 FLN, les types étaient carbonisés, le 4x4 a pris feu ; c’était celui avec lequel j’avais fait le convoi 2 jours avant ; je connaissais bien ces légionnaires, surtout l’un d’eux, nous
devions nous voir le soir[2], il me l’avait dit à 11h, ils ont été attaqués à 5h. En même temps, à Kérakiz les chasseurs étaient attaqués : 2 morts.[...].

Les Pères Blancs nous disent que la situation se pourrit à Géryville.
Plusieurs fois la caserne a été harcelée au mortier.
À côté de cela, plus rigolo, je viens d’avoir mon livret d’instruction en
main « Se méfier, raisonneur ». « Très bon infirmier dévoué ; mais se méfier en raison de ses idées progressistes en particulier à l’égard de l’AFN. Est « frère de Charles de Foucauld ». C’est bon, pas vrai ?[3]

Je te quitte, vieux, ce n’est qu’un aspect que je te donne. Réactions
des copains plutôt brutales, ça se comprend un peu.

Mais en raison de la relative rareté des accrochages, il y a beaucoup d’imprudences soit des gars, soit des chefs. Mon boulot, je pense, c’est de garder le calme et essayer d’atténuer les réactions de vengeance et d’empêcher qu’elles se portent sur n’importe quel arabe.

Vois dans quelle mesure tu peux parler de cela aux parents, mais je ne voudrais pas qu’ils s’imaginent que l’Algérie est en paix ; mais tu vois. Ici il y a au camp même une pagaille de prisonniers.
Un copain a failli écoper huit jours (ça a été étouffé ensuite) mais tout le
monde l’engueulait tout de même, parce qu’il avait passé une gamelle de soupe à un vieux de 60 ans enfermé en cellule depuis 4 jours sans manger. [...]

Géryville le 25 janvier 1959

Xavier Jacquey

[1] - François, l’aîné de mes frères ; il était prêtre et enseignait la physique, la chimie et les sciences naturelles au petit séminaire de Versailles. En relisant cette lettre, j’ai été étonné de cet apparemment nécessaire détour par un frère pour rapporter à mon père et ma mère « quelques faits du point de vue militaire ». Je n’aurais pas voulu
effrayer mes parents ? Mon père était un ancien officier d’active, il avait « fait » 14-18 et 39-45 ; cette raison aujourd’hui ne me convainc plus.

[2] - Ce légionnaire qui arrivait en fin de contrat m’avait demandé de lui faire faire ce soir-là une dictée.

[3] - Moins de 15 jours après mon arrivée, un secrétaire du Bureau des effectifs avait donc pris sur lui de m’avertir des préventions du commandement à mon égard.

Novembre 2008 : une lettre de Xavier Jacquey

En retrouvant avec Chikh Achrati les deux marches et le parterre cimenté de mon ancienne infirmerie de Kef Lahmar, j’ai pensé à ces femmes et ces hommes, à tous ces enfants que j’y avais soignés, à ceux qui y étaient morts ; aux suspects torturés dans le poste. A ces quatre jeunes femmes qui y avaient été violées par les gradés ; sur le moment quand on m’avait amené sous leurs tentes je leur avais dit mon horreur et ma honte à elles et à leurs familles.

Là, quand la radio d’El Bayadh m’a interviewé, c’est à Chikh, à ses frères, à ses cousins dont le père est mort sous la torture à Géryville, à leurs amis que j’ai redemandé pardon. Cela m’a beaucoup ému. Alors fraternellement il m’a pris par la main ; et mon épouse nous a photographiés.

Xavier Jacquey et Chikh Achrati.

La Ligue des Droits de l’Homme dont le site est visité aussi en Algérie ne pourrait-elle pas initier sur la toile une campagne de repentance pour tout ce qui a été commis d’odieux, d’un bord ou de l’autre, pendant la guerre d’indépendance algérienne ?

le 20 novembre 2008

Xavier Jacquey

[1Cette lettre a également été publiée dans La Quotidien d’Oran du 17 novembre 2008.