Histoire coloniale et postcoloniale

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pétition pour que la clinique Larribère garde son nom

jeudi 29 juin 2017, par nf

Il y a trois ans, Lucie Safia Hadj Ali, née Larribère, militante de l’indépendance de l’Algérie, engagée contre toutes les injustices et toutes les oppressions, nous quittait. Celle que tout le monde appelait Lucette, est décédée à l’âge de 94 ans, lundi matin 26 mai 2014 à La Seyne-sur-Mer, près de Toulon, entourée de ses enfants. Ses obsèques se sont déroulées quelques jour plus tard - une cérémonie de recueillement avant son incinération au crématorium de La Seyne. [1]

Aujourd’hui, nous relayons l’appel à signer la pétition :


Cela fait trois ans que Lucette Safia Larribère Hadj Ali, la militante algérienne de l’indépendance nationale, de la justice sociale, de la liberté, de la démocratie et de l’égalité entre les femmes et les hommes, nous a quitté‐e‐s. Lucette Safia est issue d’une famille dont l’engagement en faveur de l’indépendance de notre pays fait l’honneur de l’Algérie. Elle est la nièce de Camille Larribère, militant anticolonial, et la fille du docteur Jean Marie Larribère, gynécologue et propriétaire de la clinique que la mémoire collective des Oranais‐e‐s retient encore comme la « clinique Larribère ». Bien qu’il en ait fait don aux services de santé de la ville peu après l’indépendance.

Pendant que Lucette et ses sœurs Aline, Paulette et Suzanne étaient traquées ou emprisonnées par le pouvoir colonial pour leur engagement, Jean‐Marie Larribère, militant progressiste connu à Oran soignait les Algériens les plus démunis. Arrêté par les parachutistes français pour avoir essayé de rejoindre l’A.L.N, il ne cessait d’organiser des réseaux clandestins où beaucoup de jeunes oranais activaient, malgré les menaces de mort proférées à son encontre et le plasticage de sa clinique par l’O.A.S. Dans les moments les plus difficiles que les Oranais‐e‐s, privé‐e‐s des soins les plus élémentaires ont connus, il n’hésita pas à rejoindre le dispensaire Bendaoud érigé en hôpital par le F.L.N pour se mettre au service de la population à laquelle lui et les siens appartenaient et appartiendront pour toujours. A l’indépendance du pays, après avoir rejoint l’exécutif provisoire à Rocher noir, il revient à Oran où il dirige le service de maternité du C.H.U.O.

Le nom Larribère est intimement et définitivement lié à notre histoire et à notre mémoire. Il est donc temps que justice lui soit rendue. Nous demandons aux services en charge de la dénomination des sites, de baptiser officiellement et solennellement la clinique actuelle de diabétologie et d’endocrinologie du nom du docteur Jean‐Marie Larribère. Cet acte, assumé, symbolisera notre reconnaissance, il honorera la mémoire de cette famille de combattantes et de combattants, et rappellera pour
tou-te-s et pour toujours leur engagement, dans l’abnégation et l’humilité, en faveur de l’indépendance de notre pays.

Algérie‐ Oran ‐ Mai 2017

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Lettre ouverte de la famille Larribère

[Source : le Matin, édition du 26 juin 2017]


Nous venons d’apprendre avec consternation, grâce à l’alerte lancée par l’Association Féministe pour l’Epanouissement de la personne et l’exercice de la citoyenneté (AFEPEC) d’Oran, que la clinique "Larribère" a été débaptisée. Nous ne pouvons imaginer que c’est un acte conscient. Cela ne peut qu’être l’œuvre de personnes ignorantes de son histoire et de la signification du nom qu’elle porte.

Il fut un temps, pas très lointain, où les Oranais connaissaient les actes héroïques de la famille Larribère pendant la guerre de libération nationale. L’engagement des Larribère contre le colonialisme, pour l’indépendance nationale et pour la justice sociale remonte à plusieurs générations. Les époux Yvonne et Jean-Marie ont transmis à leurs cinq filles cet engagement pour l’Algérie indépendante. Le docteur Jean-Marie Larribère était considéré par l’OAS comme « le médecin du FLN » qui exerçait dans cette clinique, devenue un lieu de passage, de soins, de repos et de « planque » pour les militants de l’indépendance, à qui, il faisait parfois traverser la frontière algéro-marocaine.

Les assassins de l’OAS s’étaient particulièrement acharnés contre lui, en essayant de le « liquider ». Ils ont alors fait exploser la clinique le 24 avril 1962 avec la neutralité bienveillante de l’armée française, sachant qu’il s’y trouvait. Quelque temps auparavant, il avait déjà échappé à la mort parce que l’arme du tireur s’était enrayée. Par chance, nous disposons encore d’un enregistrement audio de Jean-Marie qui relate dans le détail cet attentat. Il nous est impossible de relater ici tous les actes héroïques du docteur Jean-Marie Larribère durant la lutte d’indépendance, mais rappelons aussi qu’en 1953, il a participé activement aux manifestations de soutien à l’importante grève des dockers d’Oran, lesquels refusaient de charger les bateaux en partance pour l’Indochine, en solidarité avec le mouvement indépendantiste. Le retentissement de ces évéements a été tellement important que le pouvoir colonial a déclaré l’état de siège. Au point culminant des manifestations et face à la violence répressive, Jean-Marie Larribère a été amené à frapper le commissaire de police d’Oran, ce qui lui a valu une arrestation de plusieurs jours.

L’épouse de Jean-Marie, Yvonne, était connue pour les paniers de nourriture qu’elle distribuait aux militantes indépendantistes de la prison d’Oran, où ses propres filles étaient incarcérées (Paulette et Aline). Yvonne était également constamment insultée par les tenants de l’Algérie française, quand elle faisait le marché. Un commerçant algérien lui avait dit « ne fais pas attention, tes filles sont en prison pour l’honneur ». Après le plastiquage de la clinique et la tentative d’assassinat, Jean-Marie a été envoyé en France, pour des raisons évidentes de sécurité. Ceci ne l’a pas empêché de revenir rapidement en Algérie pour soigner, dans le quartier dit « musulman » les Algériens et les moudjahidines, durant la période marquée par les crimes de l’OAS. A l’indépendance, le docteur Jean-Marie Larribère a œuvré auprès du ministre de la santé Nekkache, pour généraliser et démocratiser la méthode de « l’accouchement sans douleur » qu’il avait introduite en Algérie dans les années cinquante, suite à un séjour en Union Soviétique. En France, les nostalgiques de l’Algérie Française n’ont pas cessé de lui vouer une haine féroce, car eux, n’ont pas oublié son engagement total pour l’indépendance de l’Algérie et n’hésitent pas, encore aujourd’hui, à le calomnier et à salir sa mémoire. On trouve encore aujourd’hui sur des sites « nostalgériques » des accusations de mise en place de banques du sang prélevé sur des Européens au profit des « rebelles » du FLN…

La débaptisation de la clinique Larribère est autant une offense à la mémoire de Jean-Marie et à son combat pour l’indépendance de l’Algérie, qu’à tous ceux qui ont eu le même engagement. Le nom de Jean-Marie Larribère sur cette clinique constituait un symbole fort de reconnaissance, d’hommage et de mémoire sur l’engagement de ces patriotes dans la guerre de libération. Parmi ces femmes et ces hommes, il y avait l’entourage familial de Jean-Marie. Camille Larribère, frère de Jean-Marie, membre du Parti Communiste Algérien et actif parmi les paysans de l’Oranie, avait pris position dès 1952 pour la lutte armée. En 1955, il a été l’un des dirigeants communistes et des organisateurs des Combattants de la Libération (C.D.L.), maquis du PCA qui rejoignirent ensuite les rangs de l’A.L.N. (Armée de Libération Nationale).

Dans le sillage de leur père et leur oncle, les cinq filles du docteur Jean-Marie Larribère, ainsi que leurs conjoints ont fait preuve du même engagement pour l’indépendance de l’Algérie. Lucette Larribère et son époux en seconde noce, Bachir Hadj Ali, ont eu un parcours militant intense, difficile à résumer en quelques lignes. Lucette a notamment fait partie des Combattants de la Libération (C.D.L.). Elle est restée en clandestinité durant toute la période de la lutte de libération nationale. Son premier époux, Robert Manaranche, membre du syndicat C.G.T. des fonctionnaires et militant de la cause algérienne a été arrêté en février 1957 par les parachutistes français. Il a été retenu 4 mois au centre de tri de Beni Messous coupé de tout contact avec l’extérieur, puis interné au camp de Lodi en 1957. Simone Larribère, épouse Benhaïm, était membre du syndicat des travailleurs de l’EGA (Electricité et Gaz d’Algérie) et activait au sein du Parti Communiste Algérien aux côtés de Maurice Audin qui a payé de sa vie son engagement pour l’indépendance de l’Algérie. Benabdallah Abdelkrim, époux de Suzanne Larribère, dirigeant du Parti Communiste Marocain et du Croissant Noir, organisation de la lutte armée contre le colonialisme français, a été assassiné durant la lutte d’indépendance du Maroc. Paulette Larribère et son époux Daniel Touboul ont été arrêtés après les grèves des étudiants du 19 mai 1956. Paulette Larribère a fait 14 mois à la prison d’Oran où elle a accouché. Son mari Daniel Touboul a été torturé au commissariat de la Marine, pour ensuite faire 3 années de prison à Oran et Berrouaghia. Aline Larribère, s’est engagée au Parti Communiste Algérien à l’âge de 17 ans, au moment de la grève des dockers. Elle a été arrêtée en même temps qu’Emile Schecroun, son actuel époux, militant du PCA aussi, en septembre 1956 lors du démantèlement du maquis de Tlemcen dans les sinistres "caves du Trésor d’Oran".

Emile fut torturé pendant 3 jours et 3 nuits en présence d’Aline. Ils ont été emprisonnés dans de terribles conditions jusqu’à l’indépendance. Les petits enfants que nous étions alors (de quelques mois à 10 ans), avons été recueillis dans cette clinique par nos grands-parents. Nous échangions entre nous sur ce qui était le « mieux » : un père décédé (assassiné), une mère en clandestinité, deux autres en prison, deux pères internés… dans tous les cas, nos parents n’étaient pas auprès de nous… Voilà ce qu’était la clinique Larribère pendant la guerre d’indépendance. A l’indépendance, aucun des membres de la famille n’a cherché une quelconque reconnaissance, mais nous étions tous fiers de l’hommage symbolique qui était fait à notre grand-père et à la famille, en baptisant la clinique Larribère. Mais nous n’avions pas imaginé cette débaptisation qui survient au moment même, où en France, les « nostalgériques » et les anciens de l’O.A.S. érigent des stèles à la mémoire des criminels de l’O.A.S.

Nous tenons à remercier très chaleureusement l’AFEPEC pour ses nombreuses luttes contre l’oubli.

Les petits-enfants Larribère.

Pour signer la pétition, cliquez


Notes de LDH-Toulon

Un des petits-enfants du docteur Larribère nous a déclaré :
« concernant mon grand-père, je pense que l’épisode concernant son départ pour le maquis est sujette à caution. C’est une légende qui courre dans la famille, mais d’après mon père, il se serait mis à l’abri, chez nous, à Alger, après une tentative l’assassinat à Oran.
C’est d’ailleurs chez nous que les parachutistes l’ont trouvé lorsqu’ils sont venus arrêter mon père en février 1957. »

Lire également : à Oran, Fernand Iveton retrouve sa rue.

Mise à jour, le 18 juillet 2017

On a appris le 18 juillet 2017 que le nom de la clinique de diabétologie d’Oran
ne serait pas modifié [2]


[1Voir cette page

[2Voir, par exemple, l’article http://www.liberte-algerie.com/oues...