Histoire coloniale et postcoloniale

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lettres ouvertes aux deux chefs d’État

vendredi 16 juin 2017, par nf

L’universitaire Brahim Senouci rappelle quelques épisodes particulièrement odieux commis en Algérie lors de la conquête. Notamment l’oasis de Zaatcha qui fut en 1849 le lieu d’un massacre "historique".

Il vient de rendre publiques les lettres ouvertes qu’il adresse à chacun des deux présidents, Abdelaziz Bouteflika et Emmanuel Macron. Brahim Senouci demande au président français de permettre le retour en Algérie des restes des résistants algériens à la colonisation qui se trouvent actuellement encore dans des musées. Cela marquerait symboliquement la fin du primat de la mythologie coloniale. [1]

Lettre ouverte à Monsieur le Président de la République Algérienne Démocratique et Populaire

Monsieur le Président,

Permettez-moi de me faire le porte-parole de près de trente-mille personnes auprès de vous. Ce sont les signataires d’une pétition, que j’ai initiée le 18 mai 2016. Cette pétition réclame à la France la restitution à l’Algérie des restes de martyrs algériens, actuellement détenus par le Musée de l’Homme, à Paris. Elle a provoqué beaucoup d’émotion. La presse algérienne lui a donné un très large écho. Des médias français l’ont également couverte, entre autres France Inter, France 24, Beur FM, l’Humanité. La BBC, CNN, l’Agence de Presse Turque… lui ont consacré des reportages. Le gouvernement, par la voix de Monsieur Tayeb Zitouni, alors Ministre des Anciens Moudjahidine, avait pris le dossier à bras-le-corps et promis une issue rapide.
Force est de constater qu’il n’en est rien. Plus d’une année s’est écoulée. Le silence est retombé…

Mais qui sont ces martyrs  ? Dans quelles circonstances ont-ils perdu la vie  ?
La bataille des Zaatcha, une oasis de l’Est Algérien, a mis aux prises en 1849 une colonne militaire et des résistants algériens opposés à la colonisation. Elle s’est soldée par un massacre abominable. Ne survécurent à la curée, selon les mots même du général Herbillon qui commandait les troupes françaises, «  qu’un vieil aveugle et deux ou trois femmes  ». Les leaders algériens, notamment Mohamed Lamjad Ben Abdelmalek, dit chérif « Boubaghla », Cheikh Bouziane et son fils, Moussa El-Derkaoui, Si Mokhtar Ben Kouider Al-Titraoui…, furent fusillés puis décapités. Les dizaines de têtes issues du supplice sont venues garnir les vitrines du Musée de l’Homme, à Paris. Ils ont été exposés au regard des foules pendant des décennies avant de finir dans des boîtes en carton, dans les caves du musée. Près de deux siècles après le supplice, ils y sont encore…

Pour combien de temps, Monsieur le Président  ?

Notre peuple souffre d’un déficit de mémoire. Faute d’un récit crédible relatant ce que fut la colonisation et la résistance permanente de notre peuple, il y a un risque de banalisation de cette période de notre histoire, banalisation qui serait rien moins qu’une deuxième mort pour nos millions de martyrs et une absolution de fait pour les auteurs du crime. Le fait que la voix de l’Algérie ne résonne pas avec force pour réclamer les restes de ces valeureux résistants est extrêmement dommageable.
Monsieur le Président, vous avez souvent mis en avant le beau mot de Karama, dignité. Vous manifestiez ainsi votre volonté de restaurer la dignité de votre peuple, mise à mal par 132 ans de soumission à un ordre injuste et mortifère. Rapatrier les restes de nos aïeux, leur rendre les honneurs, leur offrir une sépulture dans le carré des martyrs d’El Alia, ou dans une des grottes où se sont déroulées les sinistres enfumades, voilà qui serait une illustration concrète de l’exercice de cette volonté. Ce serait aussi le signe d’un changement profond. Cela marquerait symboliquement la fin du primat de la mythologie coloniale et contribuerait sans nul doute à la restauration d’un roman national rassembleur, qui renverrait l’épisode colonial à l’état de parenthèse dans la longue histoire de l’Algérie libre.

Merci, Monsieur le Président…

Je vous assure de ma très haute considération et vous souhaite plein succès dans cette noble entreprise.

Brahim Senouci, fils et petit-fils de chahid


Lettre ouverte au Président de la République française

Monsieur le Président,

Vos prédécesseurs, depuis V. Giscard d’Estaing, ont fait le voyage en Algérie. Ils s’y sont exprimés sur la colonisation. N. Sarkozy l’a qualifiée de système profondément injuste, mais pas de crime contre l’Humanité. F. Hollande a évoqué "les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata" et a reconnu officiellement "la répression sanglante de la manifestation d’Algériens à Paris le 17 octobre 1961". Ces déclarations sont restées sans lendemain.

Vous vous êtes rendu à Alger en pleine campagne électorale, preuve de l’importance que vous accordez à la relation entre nos deux pays. Vous n’avez pas transigé avec la vérité. Votre condamnation de la colonisation, qualifiée de crime contre l’Humanité, en témoigne. Cette déclaration va au-delà de celles de vos devanciers. Vous avez maintenu vos propos en dépit du tir de barrage qui vous a accueilli à votre retour en France. Vous avez tout de même fait une concession regrettable, en parlant de la colonisation comme d’un moyen d’apporter la « civilisation par effraction ». S’il y a eu effraction, il n’y a pas eu de civilisation. En 1962, l’Algérie comptait 86 % d’analphabètes. L’espérance de vie d’un Algérien était inférieure de 25 ans à celle d’un Européen. Et que dire de l’acculturation, de la rupture du lien à la terre ?…

Mais restons positifs…
Votre déclaration sur la colonisation fera date, à condition de lui donner de la chair, qu’elle se traduise par des gestes significatifs, à forte charge symbolique. Une opportunité pour un tel geste existe…
La bataille des Zaatcha, une oasis de l’Est Algérien, a mis aux prises en 1849 une colonne militaire conduite par le général Herbillon et des résistants algériens opposés à la colonisation. Elle s’est soldée par un massacre abominable. Ne survécurent à la curée « qu’un vieil aveugle et deux ou trois femmes ». Les leaders algériens furent fusillés puis décapités. Parmi les dizaines de têtes issues du supplice, certaines sont venues garnir les vitrines du Musée de l’Homme. Elles ont été exposées au regard des foules pendant des décennies, avant de finir dans des boîtes en carton, dans les caves du musée. Près de deux siècles après le supplice, elles y sont encore…

Une pétition réclamant leur restitution à l’Algérie a été signée par 30.000 personnes. Cette affaire a fait l’objet de reportages dans divers journaux, l’Humanité notamment. Une tribune, signée par d’éminents historiens et universitaires de France, a été publiée dans Le Monde, en soutien à la pétition. France 24, Beur FM, France Inter, l’agence de presse turque, CNN, la BBC…, l’ont rapportée. La presse algérienne l’a largement couverte.

En dépit de cela, il n’y a pas d’avancée. Du côté français, on met en avant le caractère « inaliénable » de ces crânes, appartenant aux collections nationales. Nous apprenons ainsi que des restes humains font partie des joyaux de la République ! Pour que la procédure de restitution puisse s’engager, il faudrait, nous dit-on, que le Parlement vote une loi qui permettrait de retirer ces crânes des collections en question.

Monsieur le Président, permettez que ces braves aient une digne sépulture dans leur patrie. Cela augurerait d’une relation nouvelle, libérée des miasmes de l’essentialisme. Pacifier par les actes et le verbe, c’est aussi une clé pour la redécouverte de l’Autre, cet Algérien que la colonisation a fait disparaître du paysage. Les blessures qu’il porte empoisonnent l’imaginaire de jeunes Français issus de parents algériens, élevés dans le silence d’une banlieue sans âme, percevant sous l’armure paternelle l’indicible douleur, l’insupportable sort fait à leurs aïeux…

Brahim Senouci, universitaire, chroniqueur


[1La lettre au président Bouteflika a été publiée le 11 juin dans El Watan, celle au président français est parue dans L’Humanité du 16 juin (édition abonnés).