Histoire coloniale et postcoloniale

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les Africains et la colonisation

samedi 25 février 2017, par la rédaction

Vue d’Afrique, par des peuples qui en furent les victimes et qui en conservent la mémoire vive, la polémique sur la colonisation relancée à Alger par Emmanuel Macron le 15 février avec des mots inédits en France a quelque chose de surréaliste et de dérisoire.

Surréaliste parce que, pour les Africains, la colonisation n’a jamais été autre chose qu’un « crime contre l’humanité », à l’instar de l’esclavage, de la traite ou de l’apartheid. Comment qualifier autrement cette œuvre de subjugation, d’asservissement et d’appropriation, avec son lot de crimes de guerre, de violences et de souffrances, avec son appareil de justification idéologique, religieux parfois, « civilisationnel » toujours ?

Si la colonisation a construit, pour ses propres besoins, des routes, des ponts et des chemins de fer – à quel prix humain, le plus souvent ! – et si les colons ne furent pas tous complices de crimes comme les Allemands ne furent pas tous nazis, la colonisation forme un tout inséparable, et cet ensemble est constitutif d’un crime contre l’humanité, au sens où l’entendent à la fois les statuts du Tribunal de Nuremberg et ceux du traité de Rome fondant la Cour pénale internationale.

François Soudan, directeur de la rédaction de Jeune Afrique [1]


Un jeune Guinéen nous a fait parvenir ce que l’on peut considérer comme une lettre ouverte aux Français.

M. Macron dans une interview pendant son déplacement en Algérie a dit que : « la colonisation est un crime contre l’humanité », ce qui a provoqué un tollé dans la classe politique et bourgeoise française, soi-disant que ce n’était pas vrai. Le but de M. Macron serait de conquérir « les Français issus de l’immigration » ; avec cette phrase il met dans la tête de ces Français que leur pays, la France, a commis un « crime contre l’humanité ».

1-) Ces Français issus de l’immigration, dont il parle avec tendresse, n’ont pas eu besoin de M. Macron pour savoir que la colonisation est un crime contre l’humanité. Cela fait partie de l’inconscient collectif de tout une population. D’ailleurs les jeunes connaissent de mieux en mieux l’Histoire, la véritable histoire de France, celle qu’on ne raconte pas forcément dans les livres. Comme le dit l’adage « l’histoire est toujours écrite par les vainqueurs ».

2-) Dire que la colonisation est un crime contre l’humanité, toute l’Afrique, tous les jeunes issus de l’immigration le pensent aussi, en définitive il n’y a que les « occidentaux blancs » qui ne le savent pas. C’est donc à eux que M. Macron devait s’adresser.

Il n’y a qu’à regarder les conséquences de la colonisation pour arrêter ce négationnisme, prendre du recul et réfléchir un moment aux conséquences de la colonisation. Si le génocide rwandais en 1994 est reconnu comme un crime contre l’humanité, ce n’est pas le cas de l’extermination des pygmées. Avant l’arrivée des colons, les pygmées vivaient paisiblement dans ce coin d’Afrique ; leur extermination en Afrique centrale et plus précisément au Nord Kivu que je considère comme un crime « contre l’humanité » se déroule dans l’indifférence internationale. Sachez que ces deux crimes sont des conséquences de la colonisation. La guerre en Algérie, l’apartheid en Afrique du Sud, le conflit entre le « Sahara Occidental » et le Maroc reconnu par l’ONU, la guerre au Soudan ... sont des conséquences de la colonisation. On pourrait prendre les conflits et luttes pour le pouvoir qui ont eu lieu dans les 54 pays d’Afrique et on aboutirait à la conclusion que la colonisation en était la cause.

Au vu de tous ces faits je ne vois pas comment les Africains pourraient voir un côté positif à la colonisation. Bon c’est peut être le « contre l’humanité » qui vous fait peur ; si on disait « crime contre l’Afrique » cela vous conviendrait-il mieux ? Parce que pour nous venant des pays d’Afrique ou issus de l’immigration, ce n’est pas la syntaxe qui compte, car le poids de l’histoire et la souffrance psychologique sont énormes et ne peuvent se résumer à une question de terminologie.

3-) Toute la semaine passée, j’ai vu défiler à la télévision des experts de tous types, en général tous blancs. Comme toujours en France, les experts/spécialistes parlent à la place de la population concernée. Comment connaitre le point de vue de ces Français issus de l’immigration si on ne le leur demande pas ? À moins qu’il n’y ait volonté d’orienter l’opinion publique des Français vers celles de ces soi-disant « experts » qui ont la conviction que la France doit garder sa grandeur ; tout ce qui ne la grandit pas doit-il donc être occulté ?

4-) Cette France là, certains l’appellent « la France Taubira ». Cette expression, particulièrement raciste, désigne la France des Noirs et des Arabes. Pourquoi Mme Taubira ? Elle n’est pas immigrée. Elle n’est pas non plus candidate à la présidentielle. Cette catégorisation signifie-t-elle qu’aucun candidat à la présidence 2017 ne représente cette France dite Taubira ? M. Hamon est, parmi les candidats à la présidence, le plus proche de cette « France Taubira ». Pourquoi ne pas avoir parlé de lui ? Est ce tout simplement parce que Mme Taubira est « noire » ? il serait donc plus légitime de parler d’elle, même si elle n’est pas candidate.

À un moment donné l’Institution française devra faire face à son Histoire, toute son histoire, la décortiquer et en assumer les parties douloureuses. N’oubliez pas qu’à l’heure de la mondialisation et de la révolution technologique, l’écriture de l’Histoire ne peut plus être réservée aux vainqueurs.

Assumer cette partie de l’histoire de la France, c’est la grandir, c’est l’élever et reconnaître la souffrance psychologique d’une partie de sa population. C’est faire en sorte que ces Français issus de l’immigration soient fiers d’être Français, qu’ils soient fiers de leur double culture.
Reconnaître la vérité aidera ces jeunes à grandir paisiblement et à défendre le bleu blanc rouge. La réconciliation entre l’institution française et sa population issue de l’immigration ne sera définitive ou au moins en bonne voie que si la France reconnait les parts sombres de son histoire.

La phrase de M. Macron ne se limitait pas là, il continuait son raisonnement en disant que « la France avait apporté les droits de l’homme en Afrique et avait oublié de les appliquer ». Alors là, tous les experts, commenta.teurs.trices étaient fier.e.s de cet extrait : « la France avait apporté les droits de l’homme en Afrique ». Apprenez que ce n’est pas la France qui a apporté les droits de l’homme en Afrique, elle les a trouvés là bas, notamment en Afrique de l’ouest vers 1235 pendant le règne de l’empereur Soudjata Keita de l’empire Manding. Les historiens et archéologues connaissant l’histoire de l’Afrique reconnaissent que l’une des premières déclarations des droits de l’homme les plus abouties était écrite en 1235 dans l’empire Manding — elle s’appelle « la charte Manding ».

Toulon le 24 février 2017

Elcash



[1Référence : Jeune Afrique, le 20 février 2017.