Histoire coloniale et postcoloniale

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le FN n’aime pas les livres

vendredi 21 février 2014

Le Front national a une tendance naturelle à se méfier des livres. On a pu le constater une nouvelle fois lorsque Jean-Yves Waquet, tête de liste du Front National à Toulon, s’est récemment étonné de trouver dans des bibliothèques municipales de la ville des ouvrages qu’il qualifie de « livres officiels de propagande de la “théorie” du genre ». Dans un « souci permanent de protéger la famille naturelle » il a donc demandé à Hubert Falco le retrait de ces livres, « pour le bien de nos enfants » [1].

L’opération dédiabolisation a vécu et le naturel est revenu au galop : on retrouve la marque caractéristique des interventions de l’extrême droite dans le domaine culturel, au cours de la période 1995-97. Pour Orange, nous disposons du rapport de la mission d’inspection de la bibliothèque municipale en 1996 [2] qui évoque le comportement de l’équipe municipale de Jacques Bompard. Pour la bibliothèque de Marignane, un rapport d’inspection de 1997. On rappellera également l’épisode toulonnais de la “Fête de la liberté du livre”...

[Mis en ligne le 20 février 2014, mis à jour le 21]


Orange

Selon le rapport commandé par le ministre de la culture à l’inspection générale des bibliothèques en 1996, la bibliothèque municipale de la ville d’Orange, dirigée depuis l’année précédente par le maire Front national Jacques Bompard, s’est livrée à un choix d’ouvrages sur des critères politiques.

Au journal de 20h de l’A2, le 11 juillet 1996 (1min 53s) :


Le rapport de l’inspection porte des appréciations négatives sur "les critères de choix des ouvrages" [2]. Les différentes justifications avancées par la municipalité pour refuser l’acquisition de certains ouvrages en témoignent :

  • La spécialisation de l’ouvrage : Le Métier de bibliothécaire, deux ouvrages généraux consacrés l’un à la philosophie, l’autre à la pédagogie.
  • Le théme traité : le racisme, le rap.
  • La vision politique de l’auteur : romans policiers de Didier Daeninckx, série Le Poulpe aux éditions Baleine, mais aussi Montaigne à cheval de Jean Lacouture, qui a pris position contre la municipalité à propos des Chorégies.
  • L’aspect "mondialiste" : Contes régionaux de tous les pays (coffrets livrescassettes, couvrant Afrique, Amérique du Sud, Chine, Haïti... qui font l’objet d’un refus motivé par écrit), Contes Maghrébins.
  • Un autre critère a été cité par M. Bompard. Il s’agit du respect des bonnes mœurs, qui explique la suppression de quelques titres de romans.

Marignane

Le 4 septembre 1996, Jean-Christian Tarelli, premier adjoint de Daniel Simonpieri, maire (FN) de Marignane, demande à la directrice de la bibliothèque municipale d’interrompre les abonnements aux quotidiens Libération et La Marseillaise et à l’hebdomadaire L’Evénement du jeudi, pour les remplacer par trois publications proches de l’extrême droite : Présent, Rivarol, National-Hebdo. Le 10 juin 1997, le tribunal administratif de Marseille annule cette décision pour des raisons de forme.

Par la suite, l’achat de certains ouvrages par la bibliothèque municipale sera refusé "pour des raisons économiques". En revanche, début 1997, soixante-quinze livres rédigés par des auteurs du Front national ou d’extrême droite ont été commandés sans que les bibliothécaires en aient été avertis.

Un rapport fort instructif de l’Inspection de la bibliothèque municipale de Marignane, faite les 17 et 18 avril 1997, par D. Pallier et J.-L. Gautier-Gentès, inspecteurs généraux des bibliothèques est accessible [3].
Les deux inspecteurs se sont longuement penchés sur le fonctionnement de cette bibliothèque – notamment, mais pas uniquement, sur les ouvrages refusés par la mairie et ceux qui ont été acquis par la municipalité. Deux extraits de la conclusion de ce rapport méritent d’être repris :

« Il existe des cas d’intervention de municipalités dans la politique d’acquisition de leur bibliothèque. Mais, à Marignane, on constate une situation exceptionnelle depuis l’été 1996. Des élus contrôlent les achats de manière continue et se substituent périodiquement au conservateur et aux bibliothécaires, en affirmant une conception du pluralisme qui leur est propre. »

« Le conflit apparu dans cette ville mérite attention et réflexion. Il a posé en effet au moins trois questions de fond : jusqu’à quel point un service public municipal doit-il véhiculer les idées politiques de la municipalité ? Quel est le rôle réellement reconnu aux personnels professionnels des bibliothèques dans la constitution des collections et l’offre de services de lecture publique ? Qui arbitre légitimement entre des conceptions différentes du pluralisme ? »

Toulon

Dès 1995, le maire, Jean-Marie Le Chevallier, impose à la Fête du livre un stand pour ses amis des éditions d’extrême droite Présent.
Le 21 octobre 1996, il juge "inopportune" l’invitation faite à Marek Halter par les organisateurs de la Fête du livre – trop "internationaliste et mondialiste", juge-t-il – et il demande que des stands soient réservés à des éditeurs d’extrême droite. Plusieurs libraires refusent alors de participer à cette manifestation, qui sera finalement organisée dans la commune voisine de La Garde. De nombreux écrivains et personnalités se déplacent à Châteauvallon pour rendre hommage à Marek Halter.

En 1997, la municipalité organise à nouveau sa propre Fête du livre, rebaptisée "Fête de la liberté du livre". "En l’organisant nous-mêmes, nous nous libérons de la dictature de Saint-Germain-des-Prés, qui fait la loi dans le monde de l’édition comme le faisaient Jean-Paul Sartre et les communistes dans les années 60", explique Jean-Marie Le Chevallier.

En novembre 1998, à l’occasion de la “Fête de la liberté du livre”, la municipalité frontiste décerne la médaille de la ville de Toulon à Xavier Dor, l’activiste président de l’association « SOS tout-petits », célèbre pour ses nombreuses actions de type "commando anti-IVG".

La "Fête de la liberté du livre" disparaîtra au bout de trois ans...


Voir en ligne : non à l’ordre moral et au retour de la censure !


En complément : deux dossiers


[1Il s’agit des livres suivants : La princesse qui n’aimait pas les princes, Madame Zazie et la robe de Max, Philomène m’aime et Tango a deux papas, pourquoi pas ?.

[2Le rapport de mai 1996 : http://www.ladocumentationfrancaise....