Histoire coloniale et postcoloniale

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la “bataille d’Alger”, par Benjamin Stora

mardi 9 janvier 2007, par nf

Un demi-siècle après l’entrée des parachutistes dans Alger, le 7 janvier 1957, l’historien Benjamin Stora revient sur cette période dans L’Express du 5 janvier 2007 [1].

  • Il y a cinquante ans s’engageait la bataille d’Alger. Comment débutent les opérations ?

Le 7 janvier, 8 000 parachutistes entrent dans la ville. Ils sont commandés par le général Massu, à qui Robert Lacoste, ministre résident en Algérie, vient de confier les pleins pouvoirs. La 10e DP [division parachutiste], tout juste de retour de Suez, où elle a participé à l’opération avortée contre Nasser, reçoit la mission de "pacifier" Alger, où la tension est extrême entre les communautés.

  • Lacoste peut remplacer la police et la justice par des militaires ?

Il utilise pour cela la loi sur les pouvoirs spéciaux votée en mars 1956 à l’initiative du gouvernement dirigé par Guy Mollet (SFIO). Le texte avait été adopté par l’ensemble des partis, dont le PC, à l’exception des poujadistes.

  • Ce sont donc les Français qui décident de la bataille d’Alger ?

Les deux camps cherchent à en finir. Les militaires français veulent porter un coup décisif aux indépendantistes algériens. Les négociations secrètes qui se déroulaient à Belgrade ou à Rome durant l’été 1956 ont été rompues et, du coup, le gouvernement de Guy Mollet cherche le bras de fer. De leur côté, les dirigeants du FLN avaient décidé de concentrer les opérations sur Alger lors du congrès de 1956, qui s’était tenu dans la vallée de la Soummam, en Kabylie.

  • Pourquoi ?

Ils savent que le "bruit" à Alger peut avoir un impact considérable. Les dirigeants du FLN constatent que la guérilla dans le djebel n’intéresse que peu les médias et l’opinion publique, en particulier l’opinion publique internationale, alors que la question algérienne est pourtant débattue à l’ONU. Mais ils ne mesurent pas, je crois, la violence de la réponse que va leur opposer l’Etat français. Ils pensaient pouvoir infliger une défaite à un pouvoir jugé affaibli.

  • Comment le FLN réagit-il à l’arrivée des parachutistes ?

La réplique à l’entrée de l’armée dans la ville, ce sont les attentats aveugles contre les Européens, causant des dizaines de victimes. Début février, les explosions au stade municipal d’Alger et au stade d’El-Biar font 10 morts et 34 blessés ; en juin, l’attentat au casino de la Corniche tue 8 personnes et en blesse une centaine. Le 26 janvier, des bombes avaient explosé dans trois cafés de la ville, faisant 5 morts et 34 blessés. Le FLN lance alors un mot d’ordre de grève générale pour le 28 janvier...

Un soldat français utilise un détecteur de mines sur les passants à Alger le 16 janvier 1957.
  • Que font les paras ?

Ils cassent la grève en forçant les boutiques à rouvrir ; l’opération du FLN est un échec. Et puis les hommes de Massu procèdent à des arrestations massives pour débusquer les militants du FLN, qui sont environ 5 000. Massu quadrille la ville avec ses troupes. Les quartiers "arabes" sont bouclés. Et, en utilisant les fichiers de la police, les paras interpellent des suspects par centaines avant de les regrouper dans des centres de triage, qui vont devenir de véritables centres de torture.

  • Le gouvernement couvre ces pratiques ?

Oui, les politiques couvrent. Mais, devant les critiques, Guy Mollet va être obligé, en mai 1957, d’installer une "commission de sauvegarde des libertés" dont le rapport ne sera jamais officiellement rendu public. C’est finalement le journal Le Monde qui en fera état, mais en le publiant simultanément avec un bilan chiffré dressé par le gouvernement sur les exactions du FLN.

  • Pourtant, des voix s’élèvent pour dénoncer la torture...

Oui, mais ces protestations proviennent pour l’essentiel des journaux, et non pas des partis. La presse se substitue aux organisations politiques. L’Express est d’ailleurs en pointe dans cette bataille. Jean-Jacques Servan-Schreiber publie ses carnets, Lieutenant en Algérie, dans lesquels il dénonce les pratiques de certains militaires. Il reçoit le soutien du général de Bollardière, qui démissionne de ses fonctions. D’autres voix s’élèvent contre la torture, comme celle de l’écrivain catholique Pierre-Henri Simon ou celle du comité Maurice Audin, du nom d’un jeune mathématicien enlevé par les paras. Ce mouvement, animé par Laurent Schwartz et Pierre Vidal-Naquet, réclame la vérité sur cette disparition.

  • Comment réagit l’opinion publique ?

Le problème de la torture en Algérie avait été évoqué depuis déjà deux années. En 1955, dans L’Express, François Mauriac avait publié un article sur la question. Mais c’est avec la bataille d’Alger que le débat va réellement toucher l’opinion publique. Les syndicats, les Eglises, les familles vont se diviser. Et le clivage entre ceux qui comprennent le recours à la torture et ceux qui pensent que la France y perd son honneur va dépasser les habituelles frontières politiques. Des catholiques de droite vont, par exemple, prendre des positions communes avec des militants de gauche, alors que la SFIO et même le PC sont traversés par de graves dissensions.

  • C’est donc une crise majeure de la société française ?

Depuis l’affaire Dreyfus, les Français ne s’étaient pas opposés les uns aux autres aussi violemment.

  • Quel est l’impact en Algérie même ?

En Algérie, l’affrontement entre les "terroristes" du FLN et les paras va conduire à l’effondrement du courant libéral, porté par exemple par le maire d’Alger, Jacques Chevallier. On assiste à une radicalisation communautaire au détriment de ceux qui recherchaient une solution négociée. Le couple infernal terrorisme-torture fait taire les voix modérées. De cette époque date le silence d’Albert Camus sur le drame algérien.

  • Pour certains, c’est pourtant grâce à la torture que, finalement, les paras ont gagné la bataille d’Alger...

A quel prix ! Outre les milliers de "disparitions", l’honneur perdu et l’opprobre jeté sur l’institution militaire, et au bout du compte l’indépendance de l’Algérie, les initiateurs français de la bataille d’Alger ont définitivement miné la IVe République. En confiant les pouvoirs de police et de justice aux paras, Guy Mollet et Robert Lacoste ont accrédité l’idée selon laquelle seuls les militaires pouvaient incarner un recours. On connaît la suite...

  • Et côté algérien ?

C’est d’abord une défaite. Les dirigeants du FLN qui ont échappé aux paras ont dû quitter la ville et le pays pour se réfugier en Tunisie. Et les nationalistes n’oseront plus manifester dans les rues d’Alger avant décembre 1960. Mais, paradoxalement, la bataille d’Alger a permis au FLN de conquérir l’hégémonie politique, notamment, en éliminant les militants messalistes [du nom de Messali Hadj, principal leader du Mouvement national algérien]. Pendant que l’attention se porte sur la bataille d’Alger, trois villageois soupçonnés de sympathies messalistes sont, par exemple, assassinés par une unité de l’Armée de libération nationale (ALN), le 28 mai 1957.

  • La France fera-t-elle son examen de conscience ?

A partir de 1962, les Français aspirent à tourner la page de la guerre. Il ne faut pas oublier que notre pays était impliqué dans des conflits armés depuis 1939 ! Et puis, avec le début des années 1960, on change de monde pour entrer dans la société de consommation. On ne reparlera donc plus de la torture. D’autant que les lois d’amnistie interdiront toutes les poursuites judiciaires.

  • Le débat sur la torture n’a donc jamais été mené jusqu’au bout ?

Non, et même le Parti socialiste, héritier de la SFIO, n’a jamais, sur cette question particulière, tenté un travail significatif de mémoire. Et il est d’ailleurs frappant de constater que les Américains sont, en Irak, confrontés au même problème - pratiquer la torture au nom de l’efficacité « policière » - et paraissent avoir apporté la même réponse que le gouvernement français de l’époque. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le film de Gilles Pontecorvo La Bataille d’Alger, tourné en 1966, a été montré, au Pentagone, en 2003, aux officiers américains avant leur départ pour la guerre en Irak. En ce sens, le parallèle à faire entre hier et aujourd’hui n’est pas avec la guerre du Vietnam mais bien avec la guerre d’Algérie. C’est ce que reconnaissent désormais de nombreux éditorialistes de la presse américaine...

Propos recueillis par Laurent Chabrun

Voir en ligne : cinquante ans après la bataille d’Alger, le retour de la torture


[1Benjamin Stora, docteur d’Etat en histoire et en sociologie, est un spécialiste reconnu de l’histoire du Maghreb. Il est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages sur la question, dont La Gangrène et l’oubli. La mémoire de la guerre d’Algérie. Il vient de publier, aux éditions Stock, Les Trois Exils, qui traitent du destin des juifs d’Algérie.