Histoire coloniale et postcoloniale

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la Belgique et son passé colonial au Congo

vendredi 21 juillet 2006, par la rédaction

Au même titre que les Français, les Belges se sont
trouvés confrontés à la violence de leur passé
colonial. Mais, alors qu’en France le débat est resté
crispé, faussé par une tentative d’imposer des
réponses par une loi affirmant le « côté positif » de
la colonialisation, il semble que les Belges ont
mieux su regarder ce passé en face : ils lui ont donné une
place dans un grand musée et ont ouvert un véritable
débat à son sujet.

La plupart des illustrations de cette page sont des reproductions d’oeuvres de Tshibumba Kanda Matulu (TKM), artiste-peintre congolais qui a mystérieusement disparu au cours des années 80.

« C’est dans l’État indépendant du Congo, futur Congo belge, que les méthodes de conquête ont atteint un degré de brutalité qui en fait une sorte de modèle dans l’histoire des colonisations du XIXe et du XXe siècle.
Il faut partir de l’indépendance du Congo belge en 1960 pour mesurer à quel point les colonisateurs ont voulu légitimer l’entreprise colonialiste, au mépris de l’Histoire. Ne disait-on pas alors de ce pays qu’il était une colonie modèle : un modèle administratif grâce à son taux d’encadrement exceptionnellement élevé, et un modèle de rentabilité pour la métropole ? »

Elikia M’Bokolo, Afrique centrale : le temps des massacres  [1]
TKM : à l’arrivée de Stanley, les villageois s’enfuient.

En 1879, après son grand voyage d’exploration de l’Afrique centrale, l’explorateur britannique Henry Morton Stanley entre au service de Léopold II, roi des Belges [2]. Quelques années plus tard, la Conférence de Berlin, de novembre 1884 à février 1885, jette les bases d’un « partage » de l’Afrique entre les puissances européennes [3]. La conférence approuve un Acte imposant dans le bassin du Congo la liberté de commerce et de navigation, y interdit tout monopole et promulgue l’abolition de l’esclavage, la protection des Africains et des missionnaires chrétiens. Au cours de l’été 1885 une partie de cette zone internationale de libre-échange devient l’État Indépendant du Congo avec Léopold II pour souverain. Très rapidement, Léopold II se déclare propriétaire du pays - grand comme quatre fois la France -, de ses habitants et de ses produits.

La République démocratique du Congo correspond à l’ancien Etat libre du Congo.

Quelles qu’aient pu être les motivations et les intentions de Léopold II - a-t-il agi en homme d’affaire cynique ou en « civilisateur » [4] ? - la gestion coloniale de l’Etat libre a été terrible pour les habitants.
Afin de faire fonctionner « sa » colonie (en réalité, une simple entreprise commerciale personnelle) et d’en exploiter les richesses naturelles, Léopold II s’appuie sur une armée de mercenaires, les missions catholiques, un certain nombre d’administrateurs et de colons à sa solde, ainsi que des banquiers belges. De vastes territoires sont concédés à des compagnies privées qui lui versent des redevances. Pendant une vingtaine d’années, les agents territoriaux, la force publique, et les milices armées des sociétés privées, répandent la terreur, imposent le travail forcé, mutilent (mains ou pieds coupés) ceux qui ne respectent pas les quotas de production ... Des centaines de milliers, peut-être des millions, de Congolais sont morts, victimes - directes ou indirectes (notamment par le biais d’épidémies telles que la maladie du sommeil) - du régime mis en place par Léopold II.

À l’époque, les atrocités commises au Congo soulèvent l’indignation dans certains pays d’Europe (surtout en Angleterre et même en Belgique - cf. débats parlementaires), et aux États-Unis. Une commission internationale d’enquête publie en novembre 1905 un rapport édulcoré mais néanmoins accablant [5].

Monument d’hommage à Léopold II, à Arlon.

En 1908, Léopold II cède l’État libre du Congo à la Belgique qui en fait une colonie - sans que cela modifie le régime d’exploitation. Au cours des années suivantes, le système mis en place par l’administration coloniale bénéficie d’une forte croissance économique, grâce à la richesse du sous-sol.

Travailleurs d’une entreprise sous-traitante de l’Union minière du Haut Katanga (UMHK), photographiés en déc. 1926, avant un séjour de deux mois et demi à l’hôpital de l’entreprise belge. A l’arrivée de nouvelles recrues, les plus mal en point étaient envoyées à l’hôpital (par raison d’hygiène et par souci scientifique).

Les premières revendications indépendantistes se manifestent en 1955. En janvier 1959, des émeutes éclatent dans la capitale Léopoldville (futur Kinshasa), provoquant le départ de nombreux Européens. Le gouvernement belge fixe l’indépendance au 30 juin 1960, organise des élections en mai 1960... Celles-ci donnent la victoire au Mouvement national congolais (MNC) de Patrice Lumumba qui devient premier ministre.

Le 30 juin 1960, le Congo fête son indépendance. Mais c’est le début d’une période chaotique : les violences se multiplient, plusieurs provinces demandent leur indépendance (Katanga, Sud-Kasaï), des forces armées se mutinent...

L’assassinat de Patrice Lumumba

TKM : Lumumba en détention.

En décembre 1960, Patrice Lumuba est mis en détention. Envoyé à Elisabethville (l’actuelle Lubumbashi) le 17 janvier 1961, il y est assassiné quelques heures seulement après son arrivée au Katanga
 [6].

TKM : Lumumba à l’aéroport d’Elisabethville.

Il a fallu attendre quarante ans pour que la lumière soit faite sur cet événement. C’est la parution d’un livre du sociologue belge Ludo De Witte, L’Assassinat de Lumumba [7] qui provoque la création d’une commission parlementaire d’enquête. Le 16 novembre 2001, la commission d’enquête de la Chambre belge des députés adopte la version finale de son rapport sur l’implication de l’ancienne puissance coloniale dans l’assassinat du premier chef de gouvernement du Congo indépendant. Elle démontre, après avoir eu accès à des documents officiels ou privés, jusque-là non divulgués, que le meurtre de 1961 avait été prémédité et méthodiquement organisé.

Aux yeux du gouvernement belge de 1960, Lumumba était coupable d’avoir publiquement évoqué, le jour même de l’indépendance de son pays, « l’esclavage » imposé à son peuple [8]. Coupable également d’avoir menacé les intérêts économiques de Bruxelles, qui soutenait la sécession katangaise de Moïse Tschombé parce que celle-ci s’opposait à Lumumba et que le gouvernement belge comptait l’utiliser pour assurer son maintien au Congo.

TKM : le discours de Lumumba devant le roi Baudouin.

La commission d’enquête met également en cause, mais de manière prudente, le roi Baudouin, qui, en désaccord avec certains aspects de la politique africaine de son gouvernement, estimait que les affaires étrangères faisaient partie de ses prérogatives [9].

Quelques mois plus tard, le 5 février 2002, le ministre belge des affaires étrangères, Louis Michel, présente devant le Parlement des excuses officielles pour le rôle de Bruxelles dans l’assassinat du héros de l’indépendance congolaise : « [...] certains membres du gouvernement de l’époque portent une part irréfutable de responsabilités dans les événements qui ont conduit à la mort de Patrice Lumumba. Le gouvernement estime dès lors qu’il est indiqué de présenter aux familles Lumumba, Okito et Mpolo et au peuple congolais ses profonds et sincères regrets et ses excuses pour la douleur qui leur a été infligée [...] ».

Un débat véritable sur le passé colonial

Un autre ouvrage, publié en 1988, a contribué à la résurgence du passé colonial en Belgique : Les Fantômes du Roi Léopold II. Un holocauste oublié de Adam Hochschild [10], dont vous trouverez la présentation ci-dessous.

En 2005, le Musée royal de l’Afrique centrale de Tervuren, près de Bruxelles, a tenté de dresser un bilan critique de la colonisation belge en Afrique en organisant une exposition « Mémoire du Congo, le temps colonial » [11].
Avant de devenir un « Centre de savoir sur l’Afrique centrale », l’institution a poussé le grand public à se pencher sur la réalité du colonialisme et, pour cela, elle a convoqué des historiens belges et des spécialistes congolais. Cela a permis, pour la première fois, de confronter le regard des uns et des autres sur une période qui fut aussi bien marquée par la violence que par une utopie civilisatrice, par un pillage systématique que par le rêve d’instaurer un « régime modèle » [12].

Cette exposition a pu être critiquée pour sa perspective très édulcorée, mais elle a été une grande réussite : son organisateur, Guido Gryseels, a pu exprimer sa satisfaction en se réjouissant qu’elle «  ait permis de susciter partout un vrai débat sur notre passé colonial. »

On n’a encore jamais vu d’exposition de ce niveau en France. Bien plus, les lieux qui auraient pu l’accueillir - comme le musée de l’Homme et le musée des Arts africains et océaniens - ont été peu à peu démantelés. La dimension historique était déjà quasi absente de ces musées. Aujourd’hui c’est l’anthropologie qui est à son tour sacrifiée à une vision purement esthétique sous la rubrique des « arts premiers » [13].

Certes, la Belgique n’a pas été unanime : interrogé sur les réactions provoquées par la parution de son ouvrage, Adam Hochschild déclare « en Belgique, la plupart des journaux ont été très positifs, au contraire des "anciens coloniaux" et de leurs alliés dans le monde académique. » Ce que confirme Jules Marchal, auteur d’une Histoire du Congo : « Comme détracteurs, je n’ai que les associations des anciens coloniaux créées à une époque lointaine pour défendre l’honneur de Léopold II et de la colonisation belge » [14].
Mais on a assisté en Belgique à un débat ouvert, animé par la volonté de faire la lumière sur le passé colonial [13].

Un site internet à visiter

Un autre signe de la maturité dont la Belgique a su faire preuve : le site Internet CoBelCo consacré à l’Histoire de la colonisation belge du Congo. Créé par Patrick Cloos, médecin belge expatrié à Montréal, la perspective historique exposée par CoBelCo a été revue par des auteurs tels que Adam Hochschild, Jules Marchal, et Bogumil Jewsiewicki, et il continue à être tenu à jour. Voici le début de sa page de présentation :

« Écrire l’histoire d’une colonisation, c’est tenter de concilier deux points de vue éminemment complexes à propos d’un sujet qui ne l’est pas moins. En effet, l’histoire, par son aspect scientifique et son idéal d’objectivité, devrait nous permettre d’analyser et de comprendre la colonisation, toujours taboue et controversée. Aucun consensus réel n’existe à propos de l’histoire de la colonisation du Continent africain malgré les nombreux débats, parutions et analyses publiés à ce sujet dont les multiples rouages ainsi que des éléments aussi peu rationnels que le patriotisme, l’ethnocentrisme et les intérêts personnels sont partiellement responsables de cet état de fait. De plus, la colonisation, sous ses nouveaux atours, reste d’actualité.

« Ce site a pour but de mettre en lumière certains événements relatifs à cette période de l’histoire de Belgique et du Congo. Mais nous éviterons soigneusement le piège du débat opposant les défenseurs de l’époque coloniale aux anticolonialistes. »

Tintin au Congo (éditions de 1931 et de 1984).

Les Fantômes du Roi Léopold II. Un holocauste oublié de Adam Hochshild

par Antoine de Gaudemar, Libération, , le 15/10/98

Cinq à huit millions de morts, peut-être même dix : tel est le bilan accablant de la conquête et de l’exploitation coloniale du Congo belge, entre les années 1880 et la première guerre mondiale. C’est à ce chiffre que conclut le journaliste américain Adam Hochschild [15]. au terme de son effarante enquête sur cet « holocauste oublié » .

L’acteur principal de ce bain de sang ne fut autre que le roi des Belges, Léopold II. Obsédé par l’idée de posséder une colonie, comme les autres pays européens alors en pleine expansion africaine, il jette son dévolu sur la région du Congo, encore quasi inconnue. En 1876, il crée l’Association internationale africaine, destinée en principe à financer des expéditions. S’appuyant notamment sur le célèbre explorateur Henry Morton Stanley et sous couvert d’ouverture de comptoirs pour voyageurs et marchands, cette association devient le cheval de Troie d’une colonisation rampante et cachant son nom. Moins de dix ans plus tard, en 1885, le roi obtient la reconnaissance internationale de « l’Etat indépendant du Congo », qui reste sa propriété personnelle et non celle de son royaume.

Entre-temps, il a déjà organisé l’exploitation de la colonie, commerce de l’ivoire d’abord, du caoutchouc ensuite et surtout. Ce trafic très lucratif se fait sauvagement : asservissement des populations autochtones, déportations, travail forcé avec prise d’otages des femmes et des enfants pour faire travailler les hommes à la cueillette extrêmement pénible du latex, villages rasés, tortures et mutilations contre les récalcitrants, quand il ne s’agit pas de massacres purs et simples. Outre le fouet en peau d’hippopotame, la « chicotte » - innombrables sont les cas de
flagellation à mort -, la torture la plus répandue est la section de la main : le Congo devient le pays des mains coupées. Le roi Léopold II agit d’autant plus impunément qu’il tient en public le discours le plus « humanitaire » qui soit : il se présente en émancipateur et en civilisateur, organisant même des conférences internationales sur le sujet, jusqu’à ce que les premiers témoignages sur la sinistre réalité arrivent à se faire entendre.

Parmi ces derniers, les voix de missionnaires, notamment Noirs américains (venus étudier la possibilité de faire retourner certains de leurs compatriotes affranchis dans leur continent d’origine) ; celles de deux écrivains, l’Américain Mark Twain et celle de l’Anglais d’adoption Joseph Conrad, dont le roman Au cœur des ténèbres, une apocalyptique et saisissante description de la ruée coloniale, est directement né de son séjour de six mois au Congo en 1890. Mais le plus acharné des protestataires sera Edmund Dene Morel, agent commissionnaire au port d’Anvers, qui va consacrer sa vie à
la lutte contre les nouveaux négriers. Malgré les ingénieuses manœuvres de Léopold II, manipulant la presse et arrosant de pots-de-vin la planète entière, le Congo devient sujet d’un scandale international, le premier peut-être de l’ère du téléphone et de la photographie : et il donne lieu à la première campagne pour les droits de l’homme, au sens moderne de l’expression.

Précis et fort documenté, l’ouvrage d’Adam Hochschild retrace toutes les étapes de la tragédie. Le Congo n’a certes pas été le seul pays où la colonisation a pris le tour d’un cauchemar sanglant, et l’auteur fournit à l’occasion des exemples de la cruauté française, allemande, ou même britannique, en Afrique. Mais le colossal bilan en victimes (exécutions, mutilations, épidémies, famine) est la preuve d’un systématisme à cette époque inégalé. L’auteur souligne aussi le mal qu’il a eu pour avoir accès aux archives : peu avant sa mort, Léopold II céda « son » Congo à la
Belgique, mais brûla toutes les traces de ses forfaits ; et ce qui a subsisté, est resté classé secret jusqu’au début des années 1980. Ce n’est pas le moindre paradoxe de cette affaire : l’oubli, voire l’amnésie, est aujourd’hui presque aussi total que le fut en son temps le scandale.

Antoine de Gaudemar

L’agent belge surveille. Les policiers congolais exécutent. Le prisonnier est humilié en présence des femmes venues lui apporter de l’eau et de la nouurriture. Au fond, deux prisonniers vont vider la tinette de la nuit (TPM = Travaux publics et mécanisation).

[1Marc Ferro (dir.), Le livre noir du colonialisme, Robert Laffont éd, 2003.
Concernant la période léopoldienne, vous trouverez de nombreux compléments sur une page du site CoBelCo.

[2Léopold II (1835 - 1909) fut roi des Belges de 1865 à 1909

[3Voir le Le partage de l’Afrique, de Henri Wesseling, éd. Folio.

[4A cet égard, la lecture des deux discours prononcés à Léopoldville (future Kinshasa), le 30 juin 1960, lors des cérémonies de l’Indépendance, est particulièrement instructive :

[6Après plusieurs années de guerres civiles, le colonel Joseph-Désiré Mobutu, chef des armées, parviendra en novembre 1964 à s’emparer du pouvoir. Pendant 33 ans, le Congo (rebaptisé Zaïre), gouverné par Mobutu Sese Seko, sera livré à la corruption généralisée et au népotisme du clan au pouvoir...

[7Traduction française : Karthala, 2000.

[9Voir Jean-Pierre Stroobants, Le Monde du 17 novembre 2001.

[10Paris, Belfond, 1998.

[11La brochure de l’exposition est téléchargeable.

[12Jean-Pierre Stroobants, Le Monde du 26 février 2005

[13Lire, sur ce site, “passé colonial : le devoir d’histoire”, par Jean-Pierre Chrétien par Jean-Pierre Chrétien.

[14Les thèmes des glorificateurs de la colonisation sont exposés sur le site de l’Union royale belge pour les pays d’Outre-mer.

[15On lira avec intérêt l’entretien qu’Adam Hochschild a donné en 2001 : « pourquoi j’ai écrit ce livre »