Histoire coloniale et postcoloniale

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l’Émir Abd el Kader raconté par le général Paul Azan en 1930

jeudi 28 octobre 2004, par la rédaction

extrait de l’ouvrage "Les grands soldats de l’Algérie", Livret IV de la collection des Cahiers du centenaire de l’Algérie en 1930. [1]

Lihographie d’Auguste Dey (musée de l’armée)

Abd el Kader a été un grand soldat, mais c’est la France qu’il
a combattue, et sa place ne paraît pas, au premier abord,
marquée parmi ceux-là même dont il a été le principal
adversaire.

Cependant, à l’examen de sa vie, on s’aperçoit que, s’il a
lutté de toutes ses forces contre les Français de 1832 à 1847,
pendant 16 ans, il a appris à les connaître et à les aimer au
cours de sa captivité, de 1848 à 1852, pendant 4 ans, et
qu’ensuite, depuis sa libération jusqu’à sa mort en 1883, c’est-
à-dire pendant 31 ans, il a constamment pensé à rapprocher
Français et Indigènes, et il a montré une fidélité dévouée à
son pays d’adoption. Son évolution a été incomprise et souvent
même ignorée, aussi bien par les Français que par les
Indigènes, alors qu’elle est le symbole frappant de l’évolution
que les Musulmans de l’Afrique du Nord subissent
progressivement [2].

Si Abd el Kader a été l’ennemi de la France au début de sa vie,
ce fut en raison de son éducation religieuse étroite, basée sur
une interprétation erronée du Coran. L’Islam fournit pour lui,
comme pour presque tous les Musulmans, l’explication des actes
de sa vie. Son père, Mahi ed Dine, était un saint homme qui
jouissait d’une influence considérable dans la région de
Mascara ; il recevait à sa zaouïa (lieu de réunion, école) la
visite d’autres marabouts et de pieux voyageurs, il discutait
et enseignait le Coran. Il prêcha, dès avril 1832, la Guerre
Sainte contre les Chrétiens, et attaqua en mai la ville d’Oran ;
mais, plus ambitieux pour son fils que pour lui-même, il
parvint en novembre à faire nommer le jeune Abd el Kader "
Sultan " par les tribus de la région.

Pour étendre plus largement son autorité, Abd el Kader avait
non seulement à s’opposer aux progrès des Français d’Oran, mais
à combattre les Turcs de Tlemcen et de Mostaganem et ses grands
rivaux indigènes, chefs de tribus. Il eut l’adresse d’amener le
général Desmichels à signer avec lui, en 1834, un traité qui
non seulement reconnaissait son pouvoir, mais aussi le titre
qu’il s’était donné d’Emir el Moumenin (Commandeur des
Croyants) ; il put ainsi étendre son influence jusqu’à Médéa et
Miliana dans la province d’Alger ; puis, lorsque Desmichels eût
été rappelé, et que Trézel voulut s’opposer à ses empiètements,
il lui infligea en juin 1835 une défaite à la Macta.

Les expéditions de Clauzel contre Mascara et Tlemcen
infligèrent à l’Émir deux grands échecs ; mais Abd el Kader,
même abandonné de tous, ne se décourageait pas ; il lançait ses
appels à la lutte contre les Infidèles, rappelant aux Musulmans
les deux seules belles destinées à souhaiter pour eux : la
victoire ou le martyre. Il bloqua la colonne du général
d’Arlanges au camp de la Tafna ; mais il subit, lorsque Bugeaud
intervint avec des renforts, une défaite complète à la Sikkak,
en juillet 1836.

L’Émir, comme toujours, restaura son prestige rapidement, et
parvint à gêner considérablement le ravitaillement des troupes
françaises par les tribus. Le Gouvernement de Louis-Philippe,
qui voulait la paix dans l’Ouest algérien pour pouvoir faire
l’expédition de Constantine, envoya de nouveau Bugeaud sur
place, mais cette fois pour négocier. Le résultat de cette
négociation fut déplorable : par le traité de la Tafna, l’Émir
obtenait la reconnaissance de son autorité sur d’immenses
territoires, y compris Tlemcen, défendue six ans par les
Koulouglis, et la plaine de Mleta, propriété des Douairs ; il
triomphait davantage que s’il avait remporté d’éclatantes
victoires.

Ainsi affermi et grandi par la France, Abd el Kader put châtier
les tribus qui refusaient de le reconnaître et organiser son
Sultanat. Il créa des divisions administratives, réglementa les
impôts, la justice, l’instruction, le commerce, constitua une
armée régulière et tenta de nouer des relations à l’extérieur.
Sa grande erreur fut d’essayer de créer en Algérie une
nationalité musulmane qui était impossible à réaliser : le seul
lien capable d’unir les agglomérations si disparates arabes ou
kabyles était celui de la Guerre Sainte ; ce lien rompu, le "
Sultanat " devait fatalement se dissocier !...

Ce fut Abd el Kader qui recommença les hostilités en novembre
1839, en prenant comme prétexte le passage de la colonne du duc
d’Orléans par le défilé des Portes de Fer. Quoiqu’il ne
disposât pas de tous les moyens qu’il eût souhaités, il n’avait
rien à gagner en attendant : " J’ai voulu la guerre, a-t-il
déclaré plus tard, parce qu’aux préparatifs faits par les
Français, aux établissements créés par eux de tous côtés,
j’avais parfaitement compris que la paix conclue n’était pas
leur dernier mot. "

Tandis que le maréchal Valée, quoique ayant occupé Médéa et
Miliana en mai et juin 1840, resta en fait sur la défensive,
Bugeaud, qui le remplaça en 1841, prit une vigoureuse offensive
avec ses colonnes mobiles ; il détruisit la nouvelle capitale de
l’Émir, Tagdempt, et occupa l’ancienne, Mascara. En 1842, ce
fut un véritable " jeu de barres " entre les lieutenants de
Bugeaud et ceux d’Abd el Kader. Bugeaud, pour mieux enserrer
son adversaire, fonda des postes constituant un véritable
réseau entre les mailles duquel il devenait difficile de
passer.

Ce fut d’un des nouveaux postes créés, Boghar, que le duc
d’Aumale s’élança avec Yusuf sur les traces de la Smala, et
l’atteignit le 16 mai 1843, portant un rude coup à la puissance
et au prestige de son adversaire. Néanmoins l’Émir continua à
circuler en zigzags à travers les colonnes lancées à sa
poursuite, restant insaisissable. Obligé enfin de s’enfuir au
Maroc, il parut un moment hors de cause, surtout après la
victoire de Bugeaud à l’Isly sur les Marocains.

Grâce à l’insurrection algérienne de 1845, préparée et attisée
par ses soins, il rentra en scène d’une façon sensationnelle,
en anéantissant près de Sidi-Brahim la colonne du lieutenant-
colonel de Montagnac ; mais, rejeté au Maroc par Bugeaud, il
s’y trouva aux prises avec le Sultan inquiet de sa présence.
Encerclé par les Marocains d’une part et par les colonnes
françaises de l’autre, il se décida à se rendre à La Moricière
le 23 décembre 1847.

Alors commença la partie de l’existence d’Abd el Kader, trop
ignorée, qui a fait de lui un Français. " L’ex-Émir ", suivant
l’expression officielle, fut amené en France, au lieu d’être
transporté en Orient comme il en avait reçu la promesse ; malgré
l’amertume qu’il ne cessa d’éprouver, pendant toute sa
captivité, de ce manquement à la parole donnée, Abd el Kader
put comprendre peu à peu, dans ses conversations quotidiennes
avec le général Daumas, chargé de le garder, que les Chrétiens
n’étaient pas des êtres méprisables et que leur religion
n’était pas très éloignée de l’islamisme.

Lorsqu’en octobre 1852, Louis-Napoléon Bonaparte, devenu le
Prince-Président, vint annoncer à Abd el Kader, au château
d’Amboise, qu’il le rendait à la liberté, il lui fit traduire
un document où il lui disait : " Vous serez conduit à Brousse,
et vous y recevrez du Gouvernement français un traitement digne
de votre ancien rang... Votre religion comme la nôtre, apprend
à se soumettre ’aux décrets de la Providence. Or, si la France
est maîtresse de l’Algérie, c’est que Dieu l’a voulu, et la
nation ne renoncera jamais à cette conquête. Vous avez été
l’ennemi de la France, mais je n’en rends pas moins justice à
votre courage, à votre caractère, à votre résignation dans le
malheur ; c’est pourquoi je tiens à honneur à faire cesser votre
captivité, ayant pleine foi dans votre parole. " Abd el Kader
eut l’occasion de définir plus tard sa reconnaissance en termes
symboliques : "D’autres ont pu me terrasser, disait-il ;
d’autres ont pu m’enchaîner ; mais Louis-Napoléon est le seul
qui m’ait vaincu. "

De ce jour en effet, Abd el Kader fut dévoué à la France, et il
le fit avec une élévation et une délicatesse de sentiments
révélées par bien des circonstances.

Lorsqu’il vint à Paris, en octobre 1852, avant de partir pour
l’Orient, voir Louis-Napoléon à Saint-Cloud, il dit à
l’officier qui l’accompagnait : "Les journaux ont prétendu que
lorsque le Sultan (Louis-Napoléon) est venu me rendre ma
liberté, je lui ai fait des serments. Je ne l’ai pas voulu, à
cause de lui, et à cause de moi. A cause de lui, parce que
ç’eût été diminuer la grandeur de sa générosité, en laissant
croire qu’il m’avait dicté des conditions ; à cause de moi,
parce qu’il me répugnait de passer pour un Juif qui rachèterait
sa liberté moyennant un morceau de papier. Je veux, pour
prouver que j’agis de ma pleine volonté, remettre entre les
mains du Sultan un engagement écrit. "

Dans cet engagement, qu’il remit, il avait écrit : " Je viens
vous jurer, par les promesses et le pacte de Dieu, par les
promesses de tous les prophètes et de tous les envoyés, que je
ne ferai jamais rien de contraire à la foi que vous avez eue en
moi... J’ai été témoin de la grandeur de votre pays, de la
puissance de vos troupes, de l’immensité de vos richesses et de
votre population, de la justice clé vos décisions, de la
droiture de vos actes, de la régularité de vos affaires ; tout
cela m’a convaincu que personne ne vous vaincra, que personne
autre que le Dieu tout-puissant ne pourra s’opposer à votre
volonté. J’espère de votre générosité et de votre noble
caractère que vous me maintiendrez près de votre cœur, alors
que je serai éloigné, et que vous mettrez au nombre des
personnes ce votre intimité, car si je ne les égale pas par
l’utilité des services, je les égale par l’affection que je
vous porte. "

Lorsqu’Abd el Kader visita l’église de la Madeleine, il prit le
bras du curé pour entrer dans le temple des Chrétiens ; bien
plus, il s’arrêta devant l’autel pour prier Dieu, donnant ainsi
l’exemple de la tolérance. Aux Invalides, il dit au chirurgien
 : " Mon seul chagrin est que quelques-uns des braves qui se
trouvent ici aient été blessés par les armes des miens. "
Lorsque fut organisé, en novembre 1852, le plébiscite sur
l’Empire, Abd el Kader faisait à Amboise ses derniers
préparatifs de départ. Il écrivit au maire d’Amboise pour lui
demander la permission de voter : "Nous devons, lui disait-il,
nous considérer aujourd’hui comme Français, en raison de
l’amitié et de l’affection qu’on nous témoigne. et des bons
procédés qu’on a pour nous. " A la suite de cette lettre, il
fut autorisé à déposer, ainsi que ses compagnons, des bulletins
dans une urne spéciale. Or, par une coïncidence étrange, il y
avait vingt ans, jour pour jour, qu’il avait été proclamé
Sultan par les tribus !

Ainsi, cet Indigène algérien qui, vingt ans auparavant,
prêchait la Guerre Sainte et aimait à se faire appeler "
coupeur de têtes de Chrétiens pour l’amour de Dieu ", déclarait
qu’il devait "se considérer comme Français ", et demandait à
prendre part à un vote national. Bien plus, en quittant
Amboise, il faisait don d’un magnifique lustre à l’église
paroissiale... Quelle étape parcourue vers le patriotisme
français et la tolérance religieuse, grâce à un contact
prolongé avec la France.

De cette transformation d’Abd el Kader, conclure qu’un séjour
en France doit faciliter l’évolution de tous les Indigènes
algériens serait une grande erreur. Abd el Kader, étant
prisonnier, resta en France dans son milieu, entouré des siens,
et n’eut connaissance des mœurs et des institutions du pays que
progressivement, par l’intermédiaire du général Daumas, puis du
commandant Boissonnet. Il discuta quotidiennement, pendant
plusieurs années, avec ces officiers, qui parlaient sa langue
et qui connaissaient la mentalité des Musulmans algériens.
Des hommes appartenant à l’élite indigène peuvent de la sorte,
s’ils sont bien guidés, tirer d’un séjour en France grand
profit pour eux et pour leur pays. Mais des hommes manquant
d’une préparation suffisante et livrés à eux-mêmes, ne peuvent,
par ce séjour, que perdre leurs qualités natives et subir de
funestes déformations morales

Abd el Kader lui-même a exprimé en une formule imagée les
effets différents que l’instruction peut produire suivant
qu’elle s’adresse à un cerveau préparé ou non " La science peut
être comparée à la pluie du ciel ; quand une goutte tombe dans
une huître entr’ouverte, elle produit la perle ; quand elle
tombe dans la bouche de la vipère, elle produit le poison. "
Cette vérité s’applique à tous les pays et à toutes les races.
La promesse de fidélité à la France qu’Abd el Kader avait
faite, il la tint jusqu’à la fin de sa vie.

En 1860, alors qu’il était à Damas, il prévint le Consul de
France de l’agitation antichrétienne qui se manifestait ; puis,
l’émeute ayant éclaté, il appela à lui les Algériens, ses
anciens fidèles de la Guerre Sainte, qui étaient venus nombreux
le retrouver, et porta secours avec eux au Consul et à ceux que
la populace poursuivait de sa haine. Il fit venir le Consul
dans sa propre maison, y arbora le drapeau tricolore, et y
recueillit les Chrétiens de toute nationalité qu’il put sauver.
Accompagné de 300 Algériens et de deux de ses fils, il
parcourait le quartier où grondait l’émeute en s’écriant " Oh !
les Chrétiens ! oh ! les infortunés, écoutez, venez à moi ! Je
suis Abd el Kader, fils de Mahi ed Dine, le Moghrebin. Ayez
confiance en moi, et je vous protégerai... " A cet appel,
beaucoup de malheureux sortirent de leurs cachettes et vinrent
à lui. Il sauva plus de 300 personnes au Consulat de Grèce,
ainsi que tout le personnel de l’institution des Sœurs de
Charité, 6 prêtres, 11 sœurs et 400 enfants, et les ramena chez
lui, où se trouvaient déjà les divers consuls.

Les émeutiers s’étant réunis le lendemain devant sa maison, il
les harangua en leur prêchant la tolérance d’après des versets
du Coran ; puis, les arguments religieux restant sans effet, il
leur déclara que s’ils osaient s’attaquer à ses protégés, il
leur montrerait comment Abd el Kader et ses soldats savaient
combattre. Il fit enfin publier, lorsque le calme fut un peu
revenu, qu’il paierait 50 piastres pour chaque chrétien qui lui
serait amené. Il put ainsi sauver plus de 12.000 chrétiens.

Abd el Kader reçut le grand cordon de la Légion d’honneur, et
vit la pension qu’il recevait de la France portée à 150.000
francs ; il fit un voyage en France en 1865.

Pendant la guerre de 1870-1871, apprenant que des Indigènes
algériens se servaient de son nom pour tenter des soulèvements
en Algérie, il leur écrivit pour les engager à se soumettre ; il
écrivit en même temps au Gouvernement de la Défense Nationale :
"Quand un grand nombre de nos frères (que Dieu les protège)
sont dans vos rangs pour repousser l’ennemi envahisseur, et
quand vous travaillez à rendre les Arabes des tribus libres
comme les Français eux-mêmes, nous venons vous dire que ces
tentatives insensées, quels qu’en soient les auteurs, sont
faites contre la justice, contre la volonté de Dieu et la
mienne ; nous prions le ToutPuissant de punir les traîtres et de
confondre les ennemis de la France "

La défaite de la France l’affecta profondément. Des voyageurs
étrangers reçus chez. lui s’étant permis de faire à ce sujet
des réflexions déplacées, Abd el Kader sortit sans mot dire,
puis revint peu après, revêtu de son grand cordon de la Légion
d’honneur...

Ce qui avait permis ce rapprochement avec la France, c’est le
fait qu’Abd el Kader avait réfléchi sur sa religion elle-même ;
il l’avait mieux comprise et il était arrivé à la conviction
qu’elle n’impose pas cette haine que son père et les autres
marabouts avaient cru y découvrir. Resté profondément pieux,
devenu même d’une piété ascétique, il se déclarait l’ami de la
France, et il écrivait, dans l’ouvrage philosophique qu’il
envoyait en 1855 à la Société Asiatique à Paris : " Si les
Musulmans et les Chrétiens me prêtaient l’oreille, je ferais
cesser leur divergence, et ils deviendraient frères à
l’extérieur et à l’intérieur ".

Puissent les méditations et les conclusions de ce grand soldat,
de ce pieux Musulman, de ce profond penseur, servir à montrer
le vrai chemin à tous les Indigènes de l’Afrique du Nord.


[1Merci à A. Garcia qui nous a permis de reprendre ce texte sur son site où vous trouverez notamment Les 12 cahiers du Centenaire de l’Algérie.

[2Voir : L’émir Abd el Kader, par le colonel Paul Azan,
Paris, librairie Hachette, 1925, pour les détails de cette
évolution du grand héros indigène.