Histoire coloniale et postcoloniale

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l’Algérie française, terreau fertile pour l’extrême droite, par G. Manceron

mardi 2 mai 2017, par nf

Dans une interview donnée au quotidien algérien El Watan, l’historien Gilles Manceron explique pourquoi la qualité des rapports franco-algériens constitue un élément essentiel pour l’avenir de notre pays [1].

L’Algérie-française econstitue un terreau fertile pour l’extrême-droite

par Gilles Manceron, El Watan, le 21 février 2017
  • Pourquoi Macron a choisi Alger pour dénoncer la colonisation comme crime contre l’humanité ? A qui s’adresse-t-il ?

En disant clairement que la colonisation était un « crime contre l’humanité », Macron a eu le mérite de lancer un « pavé dans la mare » dans la campagne présidentielle française. Mais il a choisi de le dire lors d’un déplacement en Algérie, reprenant une mauvaise habitude des présidents de la République française qui ont réservé leurs meilleurs propos sur ces sujets à leurs voyages en Algérie et à les contredire ou à les oublier ensuite en France.

Sarkozy a fait d’importantes avancées lors de son discours à l’université de Constantine en décembre 2007, puis tenu des propos diamétralement opposés dans ses meetings en France. Hollande a dénoncé la colonisation quand il est venu en Algérie, fin 2012, mais, de retour en France, il a été beaucoup plus discret sur ce sujet. Ce genre de double discours ou de paroles « réservées à l’exportation » est un problème, car c’est vis-à-vis de l’opinion publique française qu’un travail d’explication et de reconnaissance clair est absolument nécessaire.

Macron n’a pas repris les mots de « crime contre l’humanité » lors de son meeting à Toulon, le 18 février, dans une région où l’extrême droite est active et où le combat pour la vérité doit être mené sans concession. Il a semblé battre en retraite, en louant le « travail formidable » fait à l’époque de l’Algérie française par des gens « formidables » et en demandant « pardon » aux pieds-noirs nostalgiques qu’il avait « blessés ». Il a renoué avec ses propos de novembre 2016, selon lesquels, dans l’Algérie coloniale, « il y a eu des éléments de civilisation et des éléments de barbarie ».

C’était une concession à la théorie des « aspects positifs de la colonisation » qui avait suscité un tollé en France parmi les historiens, les enseignants et les plus jeunes des citoyens, quand une loi, du 23 février 2005, avait demandé aux professeurs de les enseigner. Indépendamment de Macron, qui ne semble pas très cohérent avec lui-même, il y a un travail à poursuivre avec intransigeance.

  • La levée de boucliers en France contre lui, à droite et à l’extrême droite, révèle-t-elle surtout un état réel de l’opinion à ce sujet ?

Le passé colonial de la France, faute d’avoir été depuis l’époque des indépendances l’objet d’un travail critique des institutions françaises, a laissé des traces durables dans les représentations collectives et dans les comportements de parties importantes de la société. C’est un angle aveugle de notre mémoire nationale.

Des mythes persistent dans les esprits. A l’école, la reconnaissance de cette page d’histoire reste insuffisante et quand on note des progrès dans le contenu de l’enseignement et des manuels scolaires, il y a de vigoureuses campagnes d’opinion sur le thème « On n’apprend plus la “vraie” histoire à nos enfants », auxquelles sont sensibles les générations les plus anciennes, nostalgiques de ce qu’elles ont elles-mêmes appris à l’école.

A n’avoir pas regardé en face cette page de son histoire, la France en est encore malade. Les séquelles de ce passé colonial prolongent nombre d’aspects du « racisme républicain » en vigueur dans l’Algérie coloniale et forment le soubassement des manifestations racistes et islamophobes d’aujourd’hui, parfois au cœur de l’Etat.

Cette maladie explique les difficultés récurrentes dans les relations franco-algériennes, mais aussi la stigmatisation récente des personnes ayant la double nationalité franco-algérienne, désignées comme particulièrement suspectes. Et les idées nostalgiques de l’« Algérie française » constituent un terreau fertile sur lequel l’extrême droite se développe.

  • Aujourd’hui et notamment avec les violences urbaines, on parle de séquelles post-coloniales en France. Qu’en pensez-vous ?

La nécessité de regarder ce passé en face est devenue d’autant plus impérative que l’« oubli » de la part coloniale de notre histoire a produit une forme de « gangrène » qui affecte profondément la société française. On constate, par exemple, que les municipalités d’extrême droite ont tendance à reconstituer la ségrégation urbaine propre à la société coloniale, en délaissant les transports publics et les équipements de quartiers populaires où elles encouragent la discrimination ethnique.

Les pratiques policières vis-à-vis des jeunes Français héritiers de l’immigration sont aussi la continuation des habitudes coloniales anciennes. Il faudrait que le sujet abordé par Macron soit repris plus clairement par d’autres candidats.-

Propos recueillis par Walid Mebarek


[1Source : El Watan, le 21 février 2017