Histoire coloniale et postcoloniale

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l’Afrique de Sarkozy, un déni d’histoire

samedi 25 octobre 2008, par la rédaction

Un an après le discours controversé de Nicolas Sarkozy à Dakar, cinq universitaires français et africains reviennent sur les déclarations du président français et fustigent « un déni d’histoire » basé sur « une vision manichéenne, raciale et paternaliste » de l’Afrique.

Dans un livre dirigé par Jean-Pierre Chrétien, intitulé L’Afrique de Sarkozy - un déni d’histoire [1], ces historiens se penchent sur les « propos littéralement stupéfiants » qu’avait tenus le chef de l’Etat, et notamment sur sa thèse selon laquelle « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire ».

Nous reprenons ci-dessous un extrait de la contribution du professeur Ibrahima Thioub de l’Université de Dakar.

Table des matières

Introduction : par delà un discours présidentiel par Jean-Pierre Chrétien (p. 7)

  1. Y a pas rupture, patron, par Jean-François Bayart (p.31)
  2. L’Afrique, un village sans histoire par Jean-Pierre Chrétien (p. 35)
  3. L’intarissable puits aux fantasmes par Achille Mbembe (p. 91)
  4. Un enseignement ouvert au monde ? Carences françaises et frustrations de mémoires
    par Pierre Boilley (p. 133)
  5. L’histoire vue d’Afrique. Enjeux et perspectives par Ibrahima Thioub (p. 155)

ANNEXES

  • Orientation bibliographique. L’Afrique dans l’histoire (p. 181)
  • Allocution de M. Nicolas Sarkozy, président de la République française, prononcée à l’Université de Dakar (le 26 juillet 2007) (p. 191)

Des lectures mémorielles du passé de l’Afrique :
« légende noire » coloniale et « légende dorée » [2] nationaliste

par Ibrahima Thioub

Dès le début de ses relations à l’Afrique, le monde européen s’est servi de l’identifiant pigmentaire pour nommer les Africains. Cet usage se systématise avec la dynamique atlantique et acquiert une dimension idéologique qui participe à construire la figure identitaire associant « Africains » à « Noirs » et dans certaines circonstances à la condition servile. Les textes du XVe siècle en témoignent abondamment. Mais c’est au cours du XVIIIe siècle, lorsque la traite atlantique des esclaves atteint son apogée, qu’un discours idéologique systématiquement négatif en rapport avec le critère pigmentaire structure la production discursive sur l’Afrique et ses habitants. La connexion est si forte avec l’économie atlantique qu’elle produit une synonymie entre Esclave et Noir. Pour produire tout son effet recherché, elle emprunte à la foi chrétienne, dominante en Europe, le mythe de la malédiction de Cham qui permet de légitimer d’abord la traite atlantique, puis la colonisation de l’Afrique, lancée et mise en oeuvre par les nations européennes, de connivence avec certaines élites africaines.

Les intérêts privés et publics impliqués dans le trafic négrier, puis dans l’économie coloniale, ont senti très tôt la nécessité de légitimer auprès de leur opinion publique la mobilisation et l’investissement des ressources publiques dans les terres lointaines. La presse et l’école, outils par excellence de façonnage de ces opinions, ont été mobilisées dans ce sens.

« Sauver l’âme » des Noirs, accomplir une « mission civilisatrice », mettre « à la disposition de l’humanité » les ressources laissées en souffrance par les « peuples primitifs », protéger les peuples de ces terres lointaines contre « les pratiques barbares » de leurs « roitelets », sont le terreau idéologique qui a donné bonne conscience aux porteurs de l’expansion de l’Europe qui soumettaient au régime de servitude ou à la domination coloniale les peuples non européens. Impériaux ou républicains, des plus radicaux au plus conservateurs, les pouvoirs politiques européens de cette époque, adossés sur les lumières d’une intelligentsia le plus souvent acquise à leur cause, n’ont jamais douté de leur bon droit à se procurer les esclaves dont l’économie coloniale américaine avait besoin ou à se tailler plus tard, dans une violence souvent sans borne, des territoires coloniaux.

Les idéologues de l’expansion européenne, sous ses versions esclavagiste ou coloniale, n’ont cessé de travailler leurs opinions publiques, d’autant plus faciles à convaincre que le meilleur de la science et de la foi de l’époque donnait caution et bénédiction aux pires atrocités, exécutées au nom des lumières d’une civilisation triomphant des ténèbres. Il était bien sûr inconcevable que les ressources infinies dont regorgent des continents comme l’Afrique soient laissées en friche, du simple fait de « l’indolence, de l’oisiveté ou de la barbarie » de leurs habitants !

Ce sont là les registres à partir desquels se déploie la construction des mémoires hégémoniques en Europe, en rapport avec son expansion outre-mer. Certes d’autres voix y ont, de temps à autre, surgi pour en contester vigoureusement la validité, des mouvements abolitionnistes aux militants anticolonialistes qui ont contribué à la défaite des armées coloniales affrontant les mouvements anticoloniaux, armés ou non, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. Ces déboires militaires n’ont point entraîné une remise en cause des mémoires dominantes construites à partir de ces séquences historiques. Le réveil contemporain des conflits mémoriels sur fond de renégociation des identités et de reconfiguration des rapports économiques, politiques et culturels, entre anciennes colonies et anciennes métropoles d’une part et en leur sein même d’autre part, rappelle éloquemment que les silences, les oublis, les refoulements ne sont pas les meilleurs antidotes contre les traumatismes de l’histoire, ni pour ceux qui prétendent en être les victimes ni pour ceux qui sont indexés comme les bourreaux.

Le discours officiel français continue de mobiliser ces répertoires qui ont nourri, des siècles durant, les atrocités de la traite esclavagiste puis de la domination coloniale. Les savoirs accumulés par la recherche n’ont point instruit certaines élites politiques françaises du XXIe siècle, demeurées prisonnières des perceptions sur l’Afrique qui, au XIXe siècle déjà, étaient celles des officiers et administrateurs de « la France impériale, irrésistible sur le plan militaire et arrogante sur le plan idéologique »
 [3].

À cette mémoire coloniale dont l’Occident a du mal à se dépêtrer, le mouvement anticolonial a opposé une contre-mémoire inscrite dans la même logique. Elle se contente d’en renverser les termes, en lieu et place de leur subversion. Ainsi, dès sa genèse, le leadership intellectuel du mouvement anticolonial s’est emparé des instruments culturels de la domination coloniale qui s’étaient révélés à ses yeux assez efficaces « dans l’art de vaincre sans avoir raison ». La théorie de la Négritude dans une large mesure et les thèses néo-pharaoniques
dans une moindre mesure en sont les expressions les plus achevées
 [4]. Elles sont largement en usage en Afrique et dans ses diasporas européennes et américaines, récentes et anciennes.

En effet, la convergence entre ces deux lectures du passé est plus forte qu’il n’y paraît. Elles structurent le débat selon une logique manichéenne et surtout radicalement a-historique qui oppose, dans une perspective essentialiste, l’Occident à l’Afrique. Là où l’Occident se cherche une bonne conscience et une légitimité dans son intervention, considérée par ses idéologues comme salvatrice pour le continent « noir », l’Afrique se positionne alors en victime de la violence esclavagiste et coloniale qui aurait ôté à ses sociétés « précoloniales » l’harmonie millénaire dans laquelle elles auraient vécu. L’Occident, qui paradoxalement fonctionne comme référent universel, aurait été par ailleurs instruit des choses de la civilisation dont il se prévaut par l’Afrique des Pharaons. Ce sont donc là les deux versants d’un même savoir produit à partir de « la bibliothèque coloniale », assidûment fréquentée par les idéologues de la colonisation et par ceux du nationalisme africain.

Pourquoi un demi-siècle après les indépendances africaines et après plus d’un siècle de recherche historique, ce discours reste-t-il encore si fortement d’actualité de part et d’autre de la Méditerranée ? La toute première réponse qui vient à l’esprit est que le savoir historique critique, chargé de sa déconstruction, ne s’est pas suffisamment développé ou, pire, qu’il est demeuré lui-même enfermé dans les logiques mémorielles. Il ne fait pas de doute qu’au cours des dernières décennies l’histoire des mondes atlantiques a connu un essor fulgurant pour réintroduire la complexité dans les processus historiques et
battre en brèche les clichés et formules propres à certaines lectures mémorielles du passé [5]. Mais sans doute aussi la dissémination de ce savoir dans les opinions publiques demeure limitée. Toutefois, aussi fondamentales soient-elles, ni la production d’un savoir critique opposable aux mémoires, ni sa large diffusion au sein des opinions publiques n’épuisent la question de la perpétuation de l’arrogance des idéologies de domination forgées par des siècles de relations asymétriques.

Les savoirs producteurs d’une mentalité africaine pigmentaire, mystique, religieuse, sensible, ne relèvent point d’un déficit de culture historique. Ce discours qui drape l’Afrique dans les mythes de l’enfance du monde est au service d’intérêts qui n’ont rien de mythique. Au demeurant, s’il a déjà servi à légitimer les conquêtes coloniales du XIXe siècle, voire les traites esclavagistes, depuis les dernières décennies, nombreux sont les régimes politiques africains et leurs élites gouvernantes, du politique à l’académique, qui ont manipulé cette lecture nativiste de l’Afrique pour légitimer la brutalité de leur pouvoir, soutenu par des réseaux qui ne s’embarrassent pas de la couleur de peau ou de la nationalité.

Ce type de savoir qui réduit les conflits à des catégories a- historiques et fige l’un des protagonistes dans une nature immuable, obstacle à tout essor, permet de jeter un voile sur les enjeux réels des relations entre les peuples et en leur sein. Il confère légitimité à la brutalité des pouvoirs au nom de la mise en oeuvre de politiques déclinées sous les vocables de « mise en valeur » à l’époque coloniale, de « développement » depuis la fin Deuxième Guerre mondiale ou « d’humanitaire » plus récemment. Ce type d’intervention qui prend la figure d’une action missionnaire, relayée par les élites autochtones intéressées, stigmatise toute opposition à sa philosophie, à ses objectifs et à sa mise en oeuvre comme un refus du progrès contre
lequel l’usage de la violence est légitime. La majorité des pouvoirs africains issus du mouvement anticolonial ont adopté et adapté ce savoir qui fait corps avec la violence, en exhumant et en exaltant « des traditions africaines » mises hors de toute temporalité.

Le retour en force de ces questions dans les débats publics contemporains, la résurgence des problèmes identitaires et mémoriels entre anciens colonisateurs et colonisés et au sein des sociétés post-coloniales du Nord et du Sud révèlent la capacité de contestation de ceux qui ne se reconnaissent pas dans les récits identitaires des États-nations contemporains. Pour ce qui est de l’Afrique, l’effritement du consensus au sein du mouvement anticolonial et la crise des États-nations sont à l’origine de l’émergence et de l’affirmation dans les espaces publics post-coloniaux de groupes sociaux qui ne se reconnaissent plus dans les régimes d’historicité qui ont gouverné l’Afrique des indépendances. Ces groupes mobilisent leurs propres répertoires, construisent des mémoires qui visent à saturer les espaces publics en s’affichant sur les supports les plus inattendus : musical, mural, corporel, etc. Ils se servent de langages qui combinent cosmopolitisme et ancrage dans divers terroirs allant de l’ethnique au religieux. Un peu partout en Afrique, ils ont montré leur capacité à produire une violence tout aussi débridée que celle des régimes politiques qui tentent de les inscrire dans des territoires « nationaux », porteurs de peu de sens dans un vécu quotidien le plus souvent pétri de privations. Les grilles de lecture habituelles nous aident très peu à décrypter ces langages. Les signes de rupture qui marquent très progressivement la lente évolution de l’historiographie de l’Afrique reflètent la difficulté récurrente à écrire le passé de ces conflits mémoriels et identitaires.

Ibrahima Thioub

[1L’Afrique de Sarkozy - Un déni d’histoire, dirigé par Jean-Pierre Chrétien, 203 pages, éditions Khartala.

[2Expressions empruntées à A. Bathily, Les portes de l’or. Le royaume de Galam (Sénégal), de l’ère musulmane au temps des négriers (VIIP-XVIIP siècle), Paris, L’Harmattan, 1989,379 p.

[3Leçon prononcée par David Robinson lors de la cérémonie de remise de diplôme de docteur honoris causa à l’UCAD. Voir http://tekturucadiefer.sn/IMG/pdf/ROBINSONDakarDOCTEUR.pdf.

[4I. Thioub, « Sources historiques, patrimoine, mémoire et écriture du passé de l’Afrique », in I. Thioub (éd), Patrimoine et sources historiques en Afrique, Dakar, Université Cheikh Anta Diop, Union Académique Internationale, 2007, pp. 19-24.

[5P. Boilley et I. Thioub, « Pour une histoire africaine de la complexité », in S. Awenenengo, P. Barthélémy, C. Tshimanga (éds.), Ecrire l’histoire de l’Afrique autrement, Paris, L’Harmattan, 2004, pp. 23-45.