Histoire coloniale et postcoloniale

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comme à la fin des années 30, la xénophobie vient d’en-haut

samedi 25 septembre 2010

Il faut se méfier des analogies et des anachronismes, mais on ne peut manquer de rapprocher la politique actuelle impulsée par Nicolas Sarkozy et celle, xénophobe et raciste, menée à la fin des années 1930. « La France était confrontée à un chômage de masse et l’Etat rendait les étrangers responsables de ses maux. Les plus exposés étaient les coloniaux, sans droit, au bas de l’échelle sociale et juridique, rappelle l’historien Benjamin Stora qui constate : aujourd’hui, ce sont les Roms » [1].

Résultat : une banalisation de comportements racistes et xénophobes. C’est ainsi qu’à Besançon, mercredi dernier, des agents de la police aux frontières (PAF) se sont présentés dans deux structures d’accueil d’urgence de la ville, avec la même demande : « on veut savoir combien vous avez de Roms ». _ Il s’agissait simplement de « faire de la place pour les sans-abris » à l’approche de l’hiver... [2]

Ci-dessous un communiqué de Migreurop, suivie d’un article où Philippe Bernard montre l’analogie entre la politique actuelle envers les Roms et celle de la fin des années 1930 par rapport aux étrangers.

communiqué presse Migreurop [3]

Les populations roms victimes de la xénophobie du gouvernement français

Le 31 août 2010

Prenant prétexte de violents incidents survenus dans le centre de la France le 18 juillet 2010, le président de la République a convoqué une réunion sur les « problèmes que posent les comportements de certains parmi les gens du voyage et les Roms » pour, entre autres, « décider des expulsions de tous les campements en situation irrégulière ». Par des déclarations réitérées et amplement reprises dans les médias, le gouvernement français a réactivé une confusion courante entre deux catégories de population distinctes mais pareillement stigmatisées, à savoir les « gens du voyage » (selon une expression qui désigne des personnes soumises à un « livret de circulation ») et certains « Roms » venant de Bulgarie et surtout de Roumanie.

Les Roms d’Europe centrale sont, une fois encore, pointés du doigt comme « illégaux », voire « clandestins ». Ils bénéficient pourtant de la liberté de circulation dans l’Union européenne, même si la France les maintient encore dans un statut « transitoire ». Le réseau Migreurop s’inquiète des amalgames et des stéréotypes que les plus hautes instances de l’Etat français alimentent à propos de personnes qui sont déjà largement victimes de discriminations.

Emboîtant le pas au gouvernement italien, et malgré de vives réactions à l’étranger et en France (jusque dans leur propre parti politique), les autorités françaises ont annoncé le renvoi de 850 Roms avant la fin du mois d’août. « Nous n’avons pas vocation à accueillir en France tous les Roms de Roumanie et de Bulgarie », a dit le ministre de l’Intérieur dans un entretien au journal Le Monde (22-23/8/10). De fait, l’évacuation par la force des campements, puis l’injonction faite aux personnes de retourner au pays sans tenir compte des situations personnelles et familiales se sont largement appuyées sur cette supposée condition commune de « Roms ». Ces renvois, qui contre toute évidence sont présentés comme « humanitaires » et « volontaires », sont contraires au principe qui interdit les renvois groupés.

Quelles indications ont-elles été données à la police en vue de distinguer un Roumain « rom » d’un autre Roumain ? Les Roms portent-ils une étoile sur leurs vêtements en signe de distinction ? Cela n’est heureusement prévu ni dans la loi française, ni dans les textes de l’Union. Comment un membre du gouvernement (par ailleurs condamné récemment pour ses déclarations racistes envers les Arabes) peut-il impunément désigner des étrangers indésirables par une appartenance ethnique ? Celle-ci, qu’elle soit ou non revendiquée par les personnes visées, ne saurait fonder une politique publique ni permettre de déroger à la règle de l’égalité de traitement. L’usage infamant du mot « Rom » est annonciateur d’une nouvelle surenchère dans la politique du bouc émissaire. Plus généralement, Migreurop s’alarme d’une instrumentalisation possible de toute forme d’ethnicisme par le droit européen, au risque, même sous prétexte de les protéger, de désigner des populations comme coupables d’exister, comme cela semble être le cas actuellement pour les Roms dans plusieurs pays d’Europe.

Contact presse : contact@migreurop.org +33 1 53 27 87 81

La querelle des Roms : M. Sarkozy et les "indésirables"

Nicolas Sarkozy a trouvé ses "indésirables " : il a fait des Roms la figure emblématique de l’insécurité.

par Philippe Bernard, Le Monde daté du 17 septembre 2010 [4]


Pour la première fois depuis la guerre d’Algérie, l’analogie entre une politique d’Etat et celle, xénophobe et raciste menée à la fin des années 1930, voire sous Vichy, ne relève plus de l’anachronisme. Non que les expulsions de Roms puissent être comparées à des déportations. Mais la désignation comme bouc émissaire d’une fraction de la population par le plus haut représentant de la République, en libérant des pulsions xénophobes exacerbées par la crise économique, déclenche une mécanique incontrôlable. Annexés à la fameuse circulaire, les tableaux statistiques à remplir par les préfets et comportant une colonne spéciale pour comptabiliser le nombre d’enfants confirment combien la machine bureaucratique peut manifester de zèle en la matière.

Historien spécialiste de l’immigration, Ralph Schor souligne « les convergences frappantes » entre les mécanismes à l’oeuvre dans les années 1930 et depuis les années 1980 (Français et immigrés en temps de crise, L’Harmattan, 2004). En avril 1938, le radical Albert Sarraut, ministre de l’intérieur de l’après-Front populaire, adressa, quatre jours après son entrée en fonctions, une circulaire aux préfets annonçant qu’il était « résolu à démasquer les indésirables par “une action méthodique, énergique et prompte” pour répondre aux voeux de l’opinion et maintenir l’ordre public ». Ces « indésirables » n’étaient pas nommés, mais renvoyaient à « la lie italienne, la moisissure russe et la gadoue allemande », ces « métèques », récemment naturalisés, souvent juifs, dont l’écrivain xénophobe Maurice Bedel doutait qu’ils puissent devenir de vrais Français.

Le terrain était préparé pour que Vichy nomme explicitement la partie de la population à laquelle un traitement collectif particulier allait être réservé : les juifs et les Tsiganes, internés puis déportés.

A la Libération, le général de Gaulle rejeta les propositions tendant à construire une politique d’immigration sur des critères de "désirabilité" ethnique. Ce n’est que dans le climat de la guerre d’Algérie que la loi de 1955 sur l’état d’urgence légalisa de fait la chasse au faciès des Algériens et qu’un couvre-feu fut imposé en 1961 à Paris aux seuls « Français musulmans d’Algérie ». Maurice Papon, préfet de police, ne s’embarrassa pas alors de périphrase pour promettre aux policiers menacés qu’il les couvrirait s’ils venaient à abattre un “Nord-Africain”".

Longtemps, Nicolas Sarkozy, lui, s’est contenté d’euphémismes. Même si personne ne voyait beaucoup de blonds aux yeux bleus derrière les "racailles" qu’il dénonçait. Au début de son mandat, il a souhaité encourager des "statistiques ethniques" pour promouvoir une "diversité" qu’il souhaita même, en vain, introduire dans la Constitution. La stigmatisation des Roms confirme aujourd’hui le tournant radical négocié au moment du "débat sur l’identité nationale" : depuis que la crise financière a relancé le chômage, il n’est plus question d’apparaître comme l’avocat des populations issues de l’immigration mais au contraire de désigner nommément les allogènes comme fauteurs d’insécurité.


[1« La France ne prend pas le bon sens de l’histoire », entretien publié sur Liberation.fr le 4 septembre 2010 : http://www.liberation.fr/societe/0101655866-la-france-ne-prend-pas-le-bon-sens-de-l-histoire

[2«  On cherche des Roms, vous en avez combien ? » par Augustin Scalbert, publié sur Rue89 le 23 septembre 2010 :
http://www.rue89.com/2010/09/23/la-police-on-cherche-des-roms-vous-en-avez-combien-168025