Histoire coloniale et postcoloniale

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Histoire de France : crise de l’identité nationale, par Suzanne Citron

dimanche 25 juillet 2004, par nf

Texte publié dans Dialogues Politiques - revue plurielle de science politique, n°2, Janvier 2003 -

Ce qui nous est apparu l’autre dimanche soir [1] comme un séisme politique ne met pas en cause - c’est même le contraire - une interrogation critique sur notre identité nationale, derrière la formule de la " préférence nationale ", cautionnée par les 4 805 713 Français qui ont voté pour Le Pen .

Deux grandes notions structurent notre identité nationale : la nation, la République.

Avant de vous proposer quelques pistes de réflexion sur leur contenu et leur transmission, une remarque. Depuis 20 ans, deux " redécouvertes " - entre guillemets - d’une histoire occultée ont été fortement médiatisées : les responsabilités de l’Etat de Vichy dit de " révolution nationale " dans la déportation des juifs, les exactions et la torture commises par l’armée française pendant la guerre d’Algérie sous le couvert, cette fois des autorités politiques républicaines. Image d’une France supposée " pays des droits de l’homme ", qui les bafoue. Mais ces aspects de notre passé ne sont-ils pas à nouveau refoulés par les électeurs d’un Le Pen, dont la trajectoire idéologique a été la défense du pétainisme, la vente de disques pro-nazis, la légitimation de la torture en Algérie ?

Nation et Révolution

L’histoire de France - et les idées reçues - porteraient à croire que la France est une nation très ancienne, plus que millénaire. Mais quand commence-t-elle ? Vercingétorix, Clovis, Hugues Capet ?

En réalité, le mot nation au sens où nous l’entendons aujourd’hui est une invention de la Révolution française et son intériorisation par la médiation de l’école de la IIIème République est encore plus récente. La révolution française a cristallisé dans le processus de l’histoire humaine, selon des modalités que je n’ai évidemment pas le temps de développer, un concept et une réalité géopolitique nouvelle : l’Etat-nation-territoire. Le mot nation jusque-là désignait une entité ethnique, culturelle, ensemble de gens se reconnaissant des ancêtres communs, une généalogie commune, marqués par une langue, une religion, des coutumes. La Révolution critallise une idée politique de la nation en gestation dans les décennies précédentes. Elle émerge comme nouveauté historique quand les députés des Etats généraux se proclament assemblée nationale, le 21 juin 1789. Cette assemblée incarne la souveraineté. Ce pouvoir, exercé au nom de la nation, est pensé comme un absolu. La nation elle-même est proclamée une et indivisble, à l’image inversée du roi, par des députés dont la culture politique est héritée de la monarchie absolue. Dans la première constitution (celle de 1791), la royauté est indivisible. La souveraineté nationale l’est aussi. En 1792, la République sera proclamée une et indivisible.

Mais le royaume, c’est-à-dire l’ensemble des territoires conquis par la monarchie est également déclaré indivisible. On va le défendre contre les envahisseurs. Et les victoires entraîneront, au nom de la liberté, une logique de conquêtes territoriales bel et bien héritée de la tradition monarchique. Ainsi émerge une nouvelle réalité historique : l’Etat-nation-territoire.

Interlude du 19ème siècle

Mais peut-on déjà parler d’identité nationale, l’idée d’une nation française, d’une entité abstraite est-elle intériorisée comme une référence commune pour tous les Français ? La " nation " remplace-t-elle, dans l’imaginaire des Français, ce qui, jusque-là, avait été leur référence symbolique commune - le Roi de France plus ou moins inséparable des symboles religieux ?

Non. La construction d’une identité nationale est le fait du volontarisme des Pères fondateurs de la IIIème République. Au milieu du 19ème siècle, la masse des Français a vécu une succession de chocs et de régimes historiques, la Révolution, l’Empire napoléonien, la Restauration, la monarchie de juillet... La nation, la mémoire de la révolution, l’engouement pour les idées révolutionnaires ou leur refus, le débat politique ne concerne au long du siècle que des minorités : aristocrates, bourgeois, écrivains, étudiants, artisans instruits. Certes, la révolution de 1848, en introduisant le suffrage universel masculin est un évènement considérable qui retentit jusqu’au fin fond des campagnes. Mais la 2ème République se déshonore avec le bain de sang de l’écrasement des ouvriers de Paris lors des journées de juin 48.

Sous le second Emprire qui lui succède, durant deux décennies, une partie de la France se transforme par le développement du capitalisme, un mouvement ouvrier qui participe à la création de la première internationale. Mouvement porteur d’aspiration à l’éducation et à la justice sociale. Aspirations qui vont s’exprimer et être tragiquement réprimées dans le drame de la Commune. La création des chemins de fer a commencé à désenclaver les campagnes.

Cependant, quand en 1880, la IIIème République est définitivement installée, la France est encore à 70 % rurale, semée de villages centrés sur eux-mêmes, en majorité non francophones. Les Pères de la République veulent inculquer à cette France des campagnes, des villages, des diversités linguistiques et coutumières, leur idée de la nation une, indivisible, abstraite, en même temps que susciter l’adhésion au régime républicain, tel qu’ils le pensent et l’incarnent. A côté du service militaire devenu obligatoire pour les hommes, c’est d’abord à l’école qu’est assigné l’impératif de façonner l’identité nationale, de créer de nouveaux français, patriotes et respectueux du nouvel ordre.

L’école et la construction de l’identité nationale

Les Pères de la République sont des super-patriotes, profondément meurtris par la défaite de 1871. Comme toute élite libérale et républicaine du 19ème siècle, ils portent en eux une image orgueilleuse, messianique de la France. " La France supérieure comme dogme et comme religion ", c’est le titre d’un chapitre du petit livre de Michelet Le Peuple, paru en 1847. Hommes des villes, porteurs d’une culture secondaire et universitaire, ils pensent sincèrement que cette culture est supérieure. Il faut civiliser les " barbares ", en les nationalisant.

L’école devra d’abord franciser les petits paysans qui parlent patois. Assigner à l’école l’objectif d’une langue commune était indispensable. Mais les fondateurs de l’école républicaine, obnubilés par l’idée d’unité et orgueilleux de la langue française, qui avait été la langue des cours européennes du 18ème siècle, y ajoutent l’objectif d’éradiquer les autres langues parlées dans la République - breton, corse, basque, occitant, flamand -. Ils reprennent à leur compte un objectif fixé par les révolutionnaires dans le rapport de l’abbé Grégoire, mais qui n’avait pas été appliqué.

Un enseignement obligatoire de l’histoire aura pour tâche de communiquer l’amour de la patrie, par une représentation du passé autour de la seule France. Le Petit Lavisse, le manuel phare de l’école républicaine qui inspirera le récit scolaire au moins jusque dans les années 1960 est une construction du passé destinée à insuffler le patriotisme. Des personnages en partie mythiques symbolisent l’héroïsme, le sacrifice " patriotique " : Vercingétorix, Jeanne d’Arc, le petit Barat, un enfant révolutionnaire assasiné par les Vendéens, puis les poilus de la Grande Guerre. La France n’a pas de commencement, elle est préinscrite dans un " autrefois " légendaire, préincarnée dans une Gaule mustérieusement toujours déjà-là. " Autrefois notre pays s’appelait la Gaule et ses habitants les Gaulois ", ainsi débutait le Petit Lavisse.

La seule logique de l’histoire est la légitimation des conquêtes qui donnent à cette France déjà existante sa visibilité. Tant pis pour les drames qu’elles entraînent. C’est l’histoire des gagnants, du pouvoir triomphant, une histoire où les annexés, les vaincus, les opposants, les " autres " ne sont pas Sujets de l’histoire. L’histoire de France n’est pas la mémoire des Français dans la différence de leurs origines, de leurs cultures. Mémoire de l’Etat, elle les intègre en les effaçant... Elle ignore donc aussi les immigrés - surtout Italiens, Polonais, Belges au début de la IIIème République. L’immigration lieu de " non-mémoire " a dit l’historien Gérard Noiriel. L’école républicaine impose à tous, paysans français, immigrés, colonisés africains ou antillais qu’elle instruit les Gaulois comme ancêtres communs.

Le mythe des Gaulois comme peuple originel a été lentement élaboré à partir du 16ème siècle. Les historiens libéraux du 19ème siècle, se l’approprient : à l’origine de la nation française pensée UNE ET INDIVISIBLE, ils imaginent un peuple unique, homogène. Au début du 19ème siècle, ce que nous appelons la préhistoire, l’archéologie préhsitorique n’existaient pas encore comme connaissance, on epnsait encore que l’histoire huamine débutait avec le Déluge, 4000 ans av. J.C. ! On découvrait tout juste les premiers mammouths fossiles déclarés animaux " antédiluviens ". L’hsitoire de France commençait donc avec ces lointains et indéfinissables ancêtres Gaulois, se continuait par celle des rois et débouchait sur la Révolution.

Ambiguité idéologique de la République

L’autre référent identitaire transmis par l’école est celui de la République. La république a fait des Français le peuple le plus libre du monde affirmait le Petit Lavisse.

La république est un signifiant polysémique, c’est-à-dire porteur de plusieurs niveaux de sens : institutionnel, idéologique, éthique. C’est pourquoi, je pense qu’il faut se garder de tout usage incantatoire du mot.

Dans le contexte idéologique et politique de l’avènement de la III-ème République, les connotations ne sont pas celles d’aujourd’hui. D’abord, l’arrière-plan idéologique, qui a justifié le colonialisme, coïncide avec une forme de pensée racialiste. La notion de race appartenait au vocabulaire " scientifique " de l’époque. La géographie apprenait au moins jusqu’en 1939 - j’ai appris - à diviser l’humanité en grandes races : les Blancs, les Noirs, les Jaunes et les Rouges (on parlait des Indiens Peaux Rouges). Cette division en races s’accompagnait de la croyance en une supériorité de la race blanche. Jules Ferry, fondateur de l’école laïque était-il républicain au sens où nous l’entendons aujourd’hui, lorsqu’il déclarait à la Chambre des députés que les races supérieures avaient le droit et le devoir de civiliser les races inférieures ?

D’autre part, sur le plan social, la IIIème République s’est construite et organisée dans une perception partisane du drame de la Commune, conception qui a marqué longtemps l’histoire scolaire. A cause de la défaite et de la perte de l’Alsace-Lorraine, le chef du gouvernement de 1871, Adolphe Thiers, qui avait fait fusiller 20000 communaurds, a longtemps étét officiellement glorifié dans les manuels comme " le libérateur du territoire " ! Le mouvement ouvrier s’est trouvé décapité dans les premières années de la République. La condition ouvrière est restée extrêmement dure et injuste, et ce n’est qu’en 1936, avec le Front Populaire, qu’elle a connu une réelle amélioration. Georges Clemenceau disait " la Révolution est un bloc ". Mais comme président du conseil, il brisera de grandes grèves ouvrières et la révolte des paysans du midi et sera surnommé " le premier flic de France ".

Ecole et idéologie républicaine élitiste

Les valeurs officielles de la République sont d’abord sa devise " liberté, égalité, fraternité " à laquelle on doit ajouter laïcité, dans le sens du respect de toutes les croyances et adhésion à la Déclaration universelle des droits de l’Homme.

Où sont les limites de la laïcité ? Comment l’école, institution de la République, doit-elle traiter le respect de toutes croyances ? La laïcité se confond-elle avec la neutralité, ou a-t-on le droit ou plutôt le devoir dans l’école de la République, de refuser explicitement une doctrine ou une position qui nie les droits de l’homme ?

Je voudrais pour terminer, attirer votre attention sur ce qui, pour moi, constitue une référence implicite et mal perçue dans l’idéologie qui nous vient de la IIIème république, imprégnant conjointement la société française et le système scolaire : ce que certains, pour le valoriser, appellent l’élitisme républicain, et dont je pense qu’il a des effets pervers.

Il est clair, depuis le 21 avril, que des jeunes et des moins jeunes, ouvriers, chômeurs, travailleurs en CDD, se sont sentis abandonnés par la République institutionnelle, au point de ne pas mesurer le danger d’une République qui serait aux mains du Front National. L’élitisme républicain est implicitement présent derrière notre système scolaire, la sélection-élimination, la religion des diplômes, le système des Grandes Ecoles, et en fin de compte, la coupure entre les élites dirigeantes et une partie de la société française. L’idéologie républicaine a, au départ, valorisé le modèle social et culturel d’une bourgeoisie sortie des lycées et de l’enseignement supérieur, dénigrant plus ous moins consciemment la condition et le statut des paysans et des ouvriers. Echelle sociale, mobilité sociale, ascension sociale, France d’en haut et France d’en bas : derrière ces images, il y a des statuts, il y a des revenus très bas, il y a du mépris même inconscient, et donc des humiliations. Et quand on parle d’égalité des chances, cela veut dire, dans cette représentation hiérarchique des statuts sociaux : égalité des chances pour " monter ", pour sortir du bas, pour s’arracher aux conditions inférieures. Enraciné dans l’état d’esprit des Pères de la IIIème République, l’idéologie méritocratique a innervé le système scolaire qu’ils ont créé. L’historien Antoine Prost, a souligné l’incapacité des fondateurs de l’école républicain à intégrer à égalité avec le système classique un enseignement technique. Certes, il y a eu des progrès, mais la hiérarchisation entre le travail manuel et le travail intellectuel, cols bleus et cols blancs, ne demeure-t-elle pas vivante dans notre société postindustrielle ?

Dans l’idéologie nationale, l’élitisme républicain qui valorise UN modèle social, coïncide en fait avec l’occultation et la dénégation de la diversité des cultures. L’intégration est pensée comme une " montée " sociale impliquant l’abandon de sa culture, voire de sa langue d’origine.

Il faut réinventer l’identité française par référence à :

- une nation non plus gauloise, homogène et passéiste, mais plurielle, métissée et ouverte sur l’avenir ;

- une République plus fraternelle, capable de reconnaître et de valoriser l’unité sociale et la dignité de tous les travaux et métiers propres et sales, manuels et intellectuels, nécessaires, indispensables à l’Être-ensemble de notre société.


Voir en ligne : Dialogues Politiques


[1Le 21 avril 2002 : premier tour de l’élection présidentielle.