Histoire coloniale et postcoloniale

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Georges Frêche, la gauche colonialiste

vendredi 29 janvier 2010, par la rédaction

Les dérapages verbaux du président de la région Languedoc-Roussillon ne se comptent plus. Mais, comme le remarque l’association Harkis et droits de l’Homme, il aura fallu que le sujet de son dernier dérapage soit un membre éminent du Parti socialiste – Georges Frêche a évoqué la « tronche pas catholique » de Laurent Fabius – pour que le parti se décide enfin à régler le “cas Frêche”.

C’est que Georges Frêche est une personnalité politique de poids en Languedoc-Roussillon. Son implantation locale s’est notamment appuyée sur un clientélisme affiché envers les nostalgiques de l’Algérie française – Pierre Daum l’a montré dans son article « quand Frêche flirtait avec les ex de l’OAS ». La défense des colonies est une des traditions du Parti socialiste, en particulier dans le midi méditerranéen – voir cette page. Comme l’explique l’historien Gilles Manceron, Georges Frêche est un des derniers survivants d’une certaine tradition de la gauche colonialiste qui « remonte à Jules Ferry et on la retrouve dans la SFIO de Guy Mollet, où se mêle au discours républicain celui de la mission colonisatrice des races supérieures vis-à-vis des races inférieures » [1].

Georges Frêche injurie des harkis :
le PS... et sa tradition coloniale

par Paul Galois, Lutte Ouvrière n° 1959 du 17 février 2006


Samedi 11 février, Georges Frêche, président du Conseil régional de Languedoc-Roussillon, membre de la direction du PS, a traité un groupe de harkis de « sous-hommes », leur reprochant d’aller « lécher les bottes des gaullistes » qui les avaient massacrés en Algérie.

Les harkis sont ces troupes d’Algériens musulmans, créées en 1956 par le socialiste Robert Lacoste pour aider l’armée française dans la répression contre le peuple algérien. À cette époque, après l’indépendance de l’Indochine, les dirigeants français savaient que l’Algérie arriverait tôt ou tard à l’indépendance. Les harkis étaient donc sacrifiés d’avance dans une guerre perdue. En 1962, l’armée française, alors placée sous l’autorité de De Gaulle, abandonna en toute connaissance de cause de nombreux harkis et leurs familles, dont beaucoup furent massacrés par les nationalistes algériens. Quant à ceux qui purent gagner la France, ils n’eurent pour remerciements que les camps de regroupement et le mépris général.

Ce sont ces harkis, ou leurs descendants, que Frêche a injuriés. Devant ce flot d’ordures inhabituel, même de la part de Frêche, la direction du PS a déclaré par la bouche de son porte-parole : « Il faut replacer ces paroles dans leur contexte local ». Mais le contexte « local » n’est pas plus reluisant que le texte lui-même. En Languedoc-Roussillon, la droite et la gauche, emmenée par Frêche, se disputent les voix des familles des rapatriés d’Algérie et des harkis, nombreux dans cette région, en faisant de la surenchère dans la nostalgie colonialiste. La plupart des députés locaux soutiennent l’article de loi vantant le passé colonial de la France, Frêche lui-même ayant traité de « gugusses » ceux qui, au PS, souhaitaient son abrogation. Il soutient de ses deniers, ou plutôt de ceux des contribuables de Montpellier et de la région, les associations de rapatriés d’Algérie. On l’a même vu entonner en chœur avec les élus du Front National un chant des troupes coloniales, en plein Conseil régional.

Alors il ne reproche pas aux harkis le fait d’avoir assisté à une manifestation publique glorifiant le passé colonial de la France en Algérie, mais le fait que cette manifestation ait été organisée par la droite ! Il veut avoir l’exclusivité politique de l’amour de l’Algérie française et de la supposée rente électorale que constitue son souvenir.

Cette politique locale de Frêche semble contredire la politique nationale d’un PS qui essaie de passer pour un parti anticolonialiste de toujours, et tente de faire oublier le sale rôle que les gouvernements et les politiciens socialistes ont joué dans la guerre d’Algérie. Mais la direction du PS ne va pas jusqu’à le désavouer formellement.

En effet, le poids politique de Frêche, son implantation depuis trente ans à Montpellier représentent un appui important pour qui veut diriger le Parti Socialiste ou être son candidat à l’élection présidentielle. Et puis, en fait, Frêche représente une tradition bien ancrée au PS : celle des roitelets que le parti laisse maîtres chez eux quoi qu’ils y fassent, pour peu qu’ils conservent l’étiquette. Gaston Defferre a ainsi régné pendant des dizaines d’années sur Marseille et la fédération socialiste des Bouches-du-Rhône avec des méthodes toutes personnelles, comme celle de s’appuyer sur les truands du clan Guérini.

Quant à l’Algérie française et, plus généralement, à la défense des colonies, c’est aussi en fait une des traditions du Parti Socialiste. Les gouvernements socialistes ont contribué à maintenir “l’Empire français” tant qu’il a existé. C’est du PS que sont issus plusieurs résidents généraux, sortes de gouverneurs coloniaux, dont le tristement célèbre Robert Lacoste qui gouverna main dans la main avec Bigeard et Massu pendant la guerre d’Algérie.

Pour le clientélisme régional, comme pour la référence à l’Algérie française, Frêche ne fait que suivre ses prédécesseurs socialistes et, notamment, le plus connu d’entre eux, François Mitterrand, l’homme de la formule « la seule négociation, c’est la guerre ».

Frêche joue sur la corde colonialiste

par Frédéric Durand, L’Humanité, 23 septembre 2009


Plus qu’un nouveau dérapage, les derniers propos du président de région semble tenir d’une véritable stratégie politique.

Relayée sur Internet par Rue89, la vidéo mettant en scène des propos ahurissants de Georges Frêche, le 9 février dernier, lors d’une réunion à Montpellier, n’a pourtant guère retenu l’attention. « Qui c’est qui a fait l’Algérie ? C’est nous […] On les a soignés, on les a formés, on les a éduqués. Puis on leur a donné l’indépendance […] Qu’ils aient l’intelligence, comme les Marocains et les Tunisiens, de travailler avec nous. On ne va pas demander pardon à Bouteflika jusqu’à la fin des temps ! » lançait le président de la région Languedoc-Roussillon. Quelques semaines plus tard, en visite dans les quartiers pauvres de Perpignan pour soutenir la candidate socialiste face au maire sortant Jean-Paul Alduy (UMP), le même, exclu du PS début 2007, n’avait pas hésité à stigmatiser en des termes odieux les habitants du quartier Saint-Jacques : « À propos des populations vivant dans les quartiers délabrés. Beaucoup de ceux qui vivent cela voteront pour Alduy. C’est un phénomène courant dans le tiers-monde […] Beaucoup d’entre eux voteront pour leur maître. Les esclaves votent toujours pour l’esclavage. » Des propos faisant suite à sa sortie sur les harkis, qualifiés le 11 février 2006 de « sous-hommes », sans parler de ses considérations plus que douteuses sur le nombre de joueurs noirs dans l’équipe de France. Plus récemment, Georges Frêche s’est encore illustré en volant au secours de Brice Hortefeux, après les propos controversés du ministre de l’Intérieur sur « les Arabes » à l’université d’été des jeunes de l’UMP.

Plus qu’un dérapage de plus, Georges Frêche érige un discours aux relents racistes ou colonialistes en stratégie politique dans une région où le Front national avait franchi les 17 % à l’occasion des dernières élections régionales en 2004. L’objectif ? Flatter les franges les plus réactionnaires de l’électorat local.

Le Parti socialiste va-t-il soutenir Georges Frêche en 2010 ? Prise en étau entre sa crainte de perdre la région et la hantise d’apparaître comme laxiste face aux « dérapages » de l’actuel président de région, la direction n’a pas encore tranché, renvoyant la balle aux militants locaux. Dans tous les cas, une primaire aura lieu qui devrait voir Éric Andrieux, premier secrétaire de la fédération PS de l’Aude, se confronter à Didier Codorniou. Lequel céderait sa place à Georges Frêche en cas de victoire. Car, au bal des hypocrisies de cette primaire, Georges Frêche ne pourra se présenter : il reste officiellement exclu du Parti socialiste.


[1Cité par Fred Guilledoux dans « Georges Frêche, socialiste tendance OAS », La Provence du 28 janvier 2010.